Chemins sans sommeil
Dans le lieu, vide encore, où j’allais emménager, j’avais déposé un livre à couverture bois de rose de Francine Clavien. Un livre au titre emblématique : «C’est bien ici que je vis.»1
Aujourd’hui, c’est dans ce même appartement – où se poursuit depuis plus de dix ans l’aventure de Samizdat – que je découvre son nouveau manuscrit :
Mon père est revenu
sous la forme d’un oiseau
qui vole bas
pour éviter l’archer.
D’emblée, le thème et le ton sont donnés. C’est d’un père qu’il est question, à qui le recueil est d’ailleurs dédié. Mais si on le retrouve ici et là sous cette même forme ailée, c’est bien la présence d’un homme qui fait courir le poème: Sachant bien que tu n’es pas oiseau / même avec une fois ce regard. Un homme aux traits à peine esquissés: rescapé provisoire, venant d’un pays plutôt rude: Barbarie: nom des figues / qui saignent / dans les franges. D’un homme à l’histoire juste ébauchée.
La sienne ? Celle de ses pères ?
On a poussé l’oiseau / au départ
Puis :
Voici l’édredon troué
revenu de la guerre
à dos de mulet.
Beaucoup de silences, de blancs, de trous dans cette histoire. Qui pourtant nous entraîne, nous tient – pouvoir du charmeur de passereaux – jusqu’à l’ultime énigme:
Toute eau donnée
à l’oiseau
l’empêche à jamais
de quitter
sa donatrice.
(Denise Mützenberg, Samizdat)