Guillaume Tell pour les écoles [Wilhelm Tell für die Schule]

Max Frisch
Übersetzung von: Camille Luscher

La littérature sérieuse n’est jamais suffisamment sérieuse, dit-on parfois. Le lecteur s’en doutera, ce petit livre de Max Frisch paru en 1971, bien qu’il ait trait à la naissance de la Confédération Hélvétique est rempli d’irrespect et d’ironie. A rebours de tout manuel scolaire, l’écrivain s’empare du mythe de Guillaume Tell et nous transmet les éléments pour une relecture de l’histoire.

Le texte se développe selon deux axes: les passages narratifs sont régulièrement interrompus par des notes de bas de pages visant à rétablir les sources historiques du récit, références qui proviennent d’ouvrages aussi sérieux que le Livre blanc de Sarnen (1472), la Chronique de la Suisse écrite par Aegidius Tschudi en 1570 ou d’autres ouvrages savants sur l’Histoire suisse, mais aussi de légendes ou remarques plus personnelles. Loin d’attester une vérité historique, c’est au contraire à une véritable déconstruction qu’amène l’utilisation de ces sources doctes. Grâce à ce jeu de notes scientifiques qui se contredisent l’une l’autre, grâce à l’humour toujours incisif de Frisch, grâce à l’utilisation indéterminée du nom de Konrad von Tillendorf ou Grisler pour celui habituellement reconnu comme le «grand méchant» de la fable, Max Frisch met à jour les incohérences de l’histoire – et de l’Histoire. L’auteur s’amuse de la subjectivité des historiens prétendument «factuels» et ébranle les notions de vérité et de fiction. C’est non seulement la crédibilité et l’éclat du mythe de Guillaume Tell qu’il met en cause, mais aussi de la Suisse en général. Le mythe est ramené à ce qu’il est et le livre se revèle être un véritable plaidoyer pour l’esprit critique.

(présentation du livre, éditions Héros-Limite)

Kurzkritik

«Une société saine et forte est une société qui sait tenir ses mythes à distance», relève Bernard Comment dans sa préface à Guillaume Tell pour les écoles de Max Frisch. Sommes-nous toutefois plus enclins à une remise en question de nos origines en 2015 qu’en 1971, date de parution du texte, alors accueilli par un scandale ? Car Frisch a eu l’irrévérence de revisiter le mythe fondateur suisse pour en déplacer le point de vue. Dans sa version, ce n’est plus Guillaume Tell, illustre frondeur au joug étranger, qui mène l’histoire. Et effet, l’auteur zurichois lui préfère la perspective du bailli habsbourgeois, traditionnellement ennemi de l’indépendance, et qui tient ici plus du fonctionnaire que de l’oppresseur. Ce «bailli Grisler» se languit de Vienne et peine à comprendre les mœurs rudes et exclusives des habitants uranais, toujours «dans leur bon droit», prétendent-ils. Ce décalage narratif introduit un questionnement aussi ironique que fécond: Tell est déchu de son titre de héros pour incarner l’archétype du repli identitaire de la Suisse, ce petit pays qui revendique sa suffisance et son désintérêt pour le monde. Ce texte, dans sa traduction de Camille Luscher, tend un miroir aux durcissements actuels de la politique étrangère suisse. À lire et à méditer en 2015, année de la [célébration controversée des 500 ans de la bataille de Marignan](http://«Une société saine et forte est une société qui sait tenir ses mythes à distance», relève Bernard Comment dans sa préface à Guillaume Tell pour les écoles de Max Frisch. Sommes-nous toutefois plus enclins à une remise en question de nos origines en 2015 qu’en 1971, date de parution du texte, alors accueilli par un scandale ? Car Frisch a eu l’irrévérence de revisiter le mythe fondateur suisse pour en déplacer le point de vue. Dans sa version, ce n’est plus Guillaume Tell, illustre frondeur au joug étranger, qui mène l’histoire. Et effet, l’auteur zurichois lui préfère la perspective du bailli habsbourgeois, traditionnellement ennemi de l’indépendance, et qui tient ici plus du fonctionnaire que de l’oppresseur. Ce «bailli Grisler» se languit de Vienne et peine à comprendre les mœurs rudes et exclusives des habitants uranais, toujours «dans leur bon droit», prétendent-ils. Ce décalage narratif introduit un questionnement aussi ironique que fécond: Tell est déchu de son titre de héros pour incarner l’archétype du repli identitaire de la Suisse, ce petit pays qui revendique sa suffisance et son désintérêt pour le monde. Ce texte, dans sa traduction de Camille Luscher, tend un miroir aux durcissements actuels de la politique étrangère suisse. À lire et à méditer en 2015, année de la célébration controversée des 500 ans de la bataille de Marignan. (ej)). (ej)