Chut… précédé de Rouages
Livre après livre, en un demi-siècle de pratique ininterrompue de la poésie, Vahé Godel – homme errant dans l'entre-deux des origines, des langes et des cultures, en quête d'une identité incertaine et fuyante – semble avant tout préoccupé de lâcher du lest: à Coupes sombres (1974) font ainsi écho, quarante ans plus tard, Rien (ou presque) et ce dernier titre émouvant: Chut..., comme un doigt posé sur la bouche.
On n'est pas impunément issu (même à demi) d'un peuple qui manqua de disparaître de la carte, ni d'une mère arménienne qui vécut la déportation. La question identitaire (qui suis-je?..., ou Qui parle? que voyez-vous? – titre paru en 1982, auquel succédera Ov: «qui?», en arménien) mais aussi l'hybridité des formes et le jeu avec la (les) langue(s) sont les signes particuliers de cette écriture fragmentaire, en perpetuelle interrogation, traversée dès l'origine par l'obsession de la mort et du vide.
À parcourir ce recueil qui juxtapose poèmes de jeunesse et inédits récents, on est frappé à la fois de la disparité formelle (bien qu'ici comme là, le poème se révèle profondément travaillé par la répétition, au sens musical du terme) et de la constance d'inspiration: familiarité du souterrain et des entrailles – mais aussi quête de l'ouvert, du passage; transgression des frontières; hantise de la trace et du moi, qui se démultiplie en il/je/tu alternés... Et c'est comme si, des premiers poèmes aux derniers, les deux extrémité d'une vie se serraient la main.
(Sylviane Dupuis, quatrième de couverture, Editions Empreintes.)
Absence comme consentie dans le livre de Vahé Godel, intitulé Chut…. Il est précédé d'un recueil écrit au début de sa vie d'écriture, Rouages (1963), plus classique où l'on perçoit bien quelques-unes des lignes directrices qui l'ont conduit à une simplicité de plus en plus grande: identité multiple, riche, mais instable, passage inexorable du temps, menace de la mort, désir inassouvi de légèreté. Chut…, qui rassemble de courts poèmes presque transparents à force d'être polis, continue cette recherche, mais s'en distingue par une sorte d'apaisement. Très peu de noir sur la page. Le vide, autre facette du Rien, monte peu à peu dans chaque texte qu'il irrigue d'une vie qui se suffit de peu tout en le consumant. Effacement progressif accepté, attendu sereinement.
Voir le «Fokus» de Françoise Delorme, Cinq poètes pour l'été (Viceversalitterature.ch, 28.07.14)
[...] Lire des poèmes quand le temps ralentit, c'est le ralentir encore. C'est pouvoir prêter réellement attention à d'autres voix, très discrètes finalement, pouvoir en méditer chaque mot, chaque geste, chaque écho. Ces voix s'adressent à la part la plus profonde et la plus active de notre pensée, celle qui s'allie à notre pouvoir de contemplation.
Il est doux de pouvoir clore cette invite par un court sizain de Vahé Godel, une sorte d'hommage à la fragilité d'un chant qui n'est jamais seulement le nôtre, mais celui du monde auquel le poème s'entremêle et doit tant:
au pied de l'orme
tout semble
sur le point de sombrer
– seul un merle à la cime
interrogeant l'espace
persiste
et signe