La rose des temps
«La poésie de Mascioni paraît un peu amère, un peu désabusée, et parfois même à la limite de la dérision. Plus exactement, il y a presque constamment un jeu de va-et-vient entre deux pôles opposés, parfois même s'annulant l'un l'autre, entre présence et absence, gain et perte, mais tout ce qui pourrait ou devrait être gagné se perd aussitôt, dans le temps, dans l'espace, en fumée, et même, on dirait que la perte précède la présence, que l'absence de lumière, par exemple, précède la lumière, "lumière que j'entrevoyais/ de Pienza où je me préparais/ à son absence", Ou encore : "Brusquement la vanité d'écrire/ reparaît à sept heures du soir" - "reparaît", écrit le poète, ce qui signifie donc qu'elle existait déjà, en négatif. [...] L'un des procédés de Mascioni consiste à faire grincer les mots les uns par rapport aux autres, soit à un niveau verbal similaire ("Vainement l'été vain meurt", ou : "Je vis à la campagne/ je ne vis guère"), soit par un changement de niveau verbal qui, ici, fait penser à Prévert : "A rebours dans le rien le nada le néant". Ou encore par une rupture sémantique avec recours, le plus souvent, au mauvais goût. Ainsi, à propos du Palace Hôtel de Montreux : "ce bateau meringue à la dérive", ou "le stuc des sourires". [...] A cause des moyens mis en oeuvre, les poèmes semblent des vacuités tournant autour d'un centre vide qu'elle creusent tout en feignant de le combler, en une spirale qui paraît faire un sens mais qui l'abolit dans le même mouvement. C'est ainsi que le fin mot du désespoir (à supposer que ce soit du désespoir) sera pour "le vide incalculable de l'espace ivre". Quant à la traduction, qui était délicate, elle a été parfaitement établie par Patrice Dyerval Angelini» (Monique Laederach, La Liberté, 07.10.00).
Le Grand Prix Schiller Suisse sera remis à Grytzko Mascioni
La prestigieuse distinction récompense un Tessinois né aux Grisons et qui a mené une part de sa carrière dans les Balkans. Originaire de Brusio aux Grisons, Grytzko Mascioni est né en 1936 à Villa di Tirano en Valteline. Après des études à Milan, il a mené une carrière littéraire, théâtrale, cinématographique, journalistique notamment. Après Maurice Chappaz en 1997 et Hugo Loetscher en 1992, douze ans après son condisciple Giorgio Orelli, Grytzko Mascioni est lauréat du Grand Prix Schiller Suisse 2000. En 1961, Mascioni s'était signalé au Tessin comme l'un des pionniers de la Télévision de la Suisse italienne. Il y travaillera durant trente-cinq ans. D'abord comme producteur, metteur en scène et auteur de programmes culturels et de fictions. Il deviendra chef des programmes du secteur variétés et chef des relations extérieures. Il s'est également fait connaître en tant que conférencier aux Universités de Zurich, Lausanne et Berne, Pavie, Sienne et Zagreb. De 1992 à 1996, il a dirigé l'Institut italien de culture à Zagreb. Grytzko Mascioni séjourne régulièrement à Dubrovnik, auprès du Centre international des universités croates et du Comité pour les études approfondies sur la Méditerranée. Il a été président de l'Association des écrivains de la Suisse italienne et s'est beaucoup investi dans les activités du PEN Club. Pour Jean-Jacques Marchand, à l'Université de Lausanne, l'oeuvre de Mascioni se constitue autour de thématiques récurrentes: la poésie, la femme, la Méditerranée, la civilisation grecque. «L'oeuvre de Mascioni (...) possède une double caractéristique: celle de présenter constamment comme une synthèse d'un nombre défini de thématiques fondamentales et celle de s'ouvrir chaque fois à de nouvelles perspectives formelles et de contenu.» Si l'oeuvre du Tessinois englobe des thématiques dépassant de loin les frontières helvétiques, Jean-Jacques Marchand estime toutefois que la terre originelle de Mascioni, du côté de Poschiavo, est demeurée une racine fondamentale dans l'oeuvre. L'écrivain lui-même déclarait en 1989: «Parfois j'ai pu, l'espace d'un instant, me croire moi aussi libéré, mais ce fut pour découvrir que, tout compte fait, je n'étais que dépaysé.». Le Grand Prix Schiller Suisse sera remis à Grytzko Mascioni samedi prochain 7 octobre, à la Casa Torre de Poschiavo. A noter que Mascioni n'a été que peu traduit en français. Sa bibliographie relève Le coeur en herbe, des poèmes publiés par L'Age d'homme, et un roman, La vallée des peupliers, chez Stock à Paris en 1985. (Jacques Sterchi, La Liberté, 4.10.2000)