Les Fourmis de la Gare de Berne
Une tristesse qui se rit de tout
Les fourmis évadées du plus gros billet de banque du monde ont entraîné Bernard Comment jusqu'à leur maître, l'Auguste Forel, Le jeune écrivain a interrogé les écrits du vieux savant pour y découvrir un curieux mélange d'eugénisme féroce et de socialisme utopique. Des vertueux hyménoptères, symboles de la continence helvétique, il est remonté à ces insectes humains, «maussades le matin, renfrognés le soir», qui traversent nos gares par colonnes pour rejoindre bureaux et magasins. Il leur oppose un cloporte clochardisé, un de ceux qui, de plus en plus nombreux, glissent sans bien comprendre comment, hors des mailles de la normalité. Une démarche bien dans la manière de Bernard Comment, qui interroge le passé pour comprendre le présent, qui lit le quotidien à travers le filtre de l'ironie et qui saisit ces instants où le fil se rompt. Il en restitue la cruauté comique pour «lutter contre l'oubli, contre l'ignorance» tout en se demandant ce qu'il faut conserver de l'héritage qui ne soit répétition affadie.
Les cinq livres que le jeune auteur a publiés depuis 1990 témoignent tous de cette préoccupations. Après une enfance à Porrentruy au temps des luttes pour l'indépendance, il a découvert Roland Barthes, la stimulation intellectuelle et l'exigence éthique du séminaire que l'adolescent fréquentait entre deux trains. Plus tard, à Genève, l'enseignement de Jean Starobinski lui a apporté le goût de la rigueur et du savoir encyclopédique. Puis, tout jeune universitaire, il a enseigné à l'Université de Pise, découvrant l'Italie, les peintres maniéristes et la passion du football.
A trente ans, Bernard Comment publie L'Ombre de mémoire, conte cruel sur l'acquisition du savoir, le rapport au maître, l'amnésie et le vieillissement. Un roman ambitieux qui joue sur la tension entre le désir de jouir du présent et l'obsession de sauvegarder les leçons du passé sans trop savoir qu'en faire.
Roland Barthes, vers le Neutre (1991) est un parcours affectueux de l'oeuvre de Barthes qui lui a transmis le ferment de l'inquiétude. Puis vient un recueil de douze récits, Allées et venues, rythmés par l'oscillation entre norme et déchéance, teintés par l'ironie et la mélancolie, moments de vies saisies au point de rupture. Entre ces nouvelles et Florence, retours (1994), prend place un essai sur les panoramas chers à Balzac, ces représentations circulaires que les villes et les Etats aimaient à se donner d'eux-mêmes au XIXe siècle. Une interrogation qui s'inscrit dans le fil d'une réflexion savante et curieuse du passé.
Après l'Italie, viennent quelques années parisiennes consacrées à l'écriture et à la recherche puis un séjour à la Villa Médicis à Rome. Dans ce temple quelque peu mortifère de la culture, Bernard Comment traduit Pereira prétend, un livre de son ami Antonio Tabucchi, maître en décalages inquiets.
Florence, retours reprend et approfondit les interrogations qui traversent tous les travaux de l'écrivain. Un jeune architecte quelque peu hypocondre, revient dans la ville où il déposa, naguère, un plan de rénovation des anciennes prisons, les Murate. Oublié par le temps, lui qui est né un 29 février, obsédé par la transmission jusqu'à déposer son sperme exténué dans une banque de procréation assistée, excédé par la dictature des vieux qu'ils croit détecter partout, il cherche à noyer ses souvenirs dans un environnement qui est le tombeau même de la culture occidentale. L'ironie joue sur la douceur funèbre de la morbidezza italienne tout en s'exerçant aussi sur les illusions glacées de la post-modernité. Mais ce sarcasme érudit et élégant n'est pas qu'habileté gratuite, il est le signe de l'inquiétude vive et profonde qui caractérise le travail de Bernard Comment.
Isabelle Rüf
postface de Les Fourmis de la Gare de Berne (Zoé)