Monsieur

"Il y a un goût du secret, du caché, de l'interdit, qui m'est venu très tôt avec la détestation de ma condition d'enfant et la rumination de quelques jouissances.
Qu'est-ce que je cherchais dans le noir, coincé sous cette carcasse de gamine qui tremble nerveusement et m'écrase? Je m'en souviens: je cherche mon bien. J'avais huit ans, je ne l'oublie pas! Mais je me rappelle ces moments avec une précision d'autant plus exacte qu'elle est le miroir de ce que je suis aujourd'hui. C'est la première fois qu'on s'oublie sur moi."

Jacques Chessex

L'autobiographie inattendue de Jacques Chessex? Dans le clair-obscur du temps et de la mémoire, certaines scènes frappent, cinglent, retiennent. Une jeune fille battue au fouet à chien. La peau interdite et offerte d'une femme dans l'église de Fribourg. L'odeur de l'encens froid. Une mère aux yeux bleus qui ne pardonne pas à son fils. Une lettre à ses propres enfants où il leur demande le jour venu de l'aider à mourir. Chessex se révèle. Il dit parfois l'innomable. Il dit le trouble du passé. Il n'a pas peur d'être si magnifiquement impudique.

Presseschau

Jacques Chessex se souvient de Fribourg, entre sexe et mystère
Avec Monsieur, l'écrivain de Ropraz en dit beaucoup sur ce qui alimenta chez lui ce goût pour le souffre, la compréhension du manque.
Il y a un goût du secret, du caché, de l'interdit, qui m'est venu très tôt avec la détestation de ma condition d'enfant et la rumination de quelques jouissances." Quand Jacques Chessex explique cela, on pourrait presque dire que tout est là. Presque, parce que son nouveau livre, Monsieur, à paraître le 3 octobre, est bien plus qu'une confession. [...]
Mais Jacques Chessex, avec ces mémoires, confirme aussi qu'il n'est pas l'homme des confessions. Qu'il n'est pas l'écrivain de la clarté, de la dure mais sèche explication. Chez lui, même l'eau est prétexte à une attirance pour l'opacité liquide, "qui ne reflète même plus le ciel terriblement bleu". C'est qu'il faut, sensuellement, chercher à dire un peu des traumatismes enfantins. Les images érotiques, par exemples, qui parsèment _Monsieu_r, sont la concrétion des moments d'hypnose de l'enfant Chessex. Cloué sur place par la révélation de l'altérité, de l'étrangeté, du sexe. De cette expérience qui concurrence violemment le sacré. [...] (Jacques Sterchi, La Liberté, 29.09.2001)

Saint Augustin, modèle des "Confessions" de Chessex
L'auteur de L'Ogre et de Jonas remonte aux sources de ses obsessions et de ses fantasmes dans le miroir éclaté des souvenirs d'enfance et de jeunesse.
Voici venu le temps de se retourner vers l'enfance et d'en interroger les traces d'ombre. [...]
Jacques Chessex a donc choisi de "tout" dévoiler, dans un processus d'allégement commencé depuis plusieurs années, quand il a entrepris de dépouiller le vieil homme qui s'égarait dans l'alcool et les excès physiques et verbaux. "Vive rien!" s'exclame-t-il à la suite de Flaubert auquel il s'identifie depuis si longtemps. Il a choisi pour célébrer cet éloge de la table rase une forme en fragments qui convient particulièrement bien à son talent d'évocation poétique et à ses nouvelles dispositions à la sobriété. (Isabelle Rüf, Le Temps, 29.09.2001)

Rencontre avec l'auteur de Monsieur

Propos recueillis par Céline Latscha

"Tempus fugit." Trop conscient de la fuite inexorable du temps, Jacques Chessex n'a jamais été écrivain à tenter de retenir en vain les grains du sablier. Au contraire, au fil des pages, au gré de ses écrits, le romancier, poète, essayiste et auteur qu'il est a décidé de s'alléger, de ne plus peser, de faire corps avec la matière. Devenir cet oiseau, cette "chouette vue à l'aube", tous ces animaux et personnages croisés, observés. Sa "porosité" lui donne aujourd'hui d'écrire sans doute l'un de ses ouvrages les plus achevés, les plus vrais en tout cas. Monsieur n'est pas un roman. Ce n'est pas un recueil de nouvelles. Ce n'est peut-être même pas une autobiographie. Mais, à le lire, on ne se "sent plus seul dans tout ce vide".

– Jacques Chessex, le titre de votre dernier ouvrage interpelle et étonne. Qui est donc ce "Monsieur"?

– "Monsieur" est un terme sec et sonnant. C'est un titre honorifique, certes, mais qui peut parfois se teinter d'ironie. En effet, selon l'intonation, la situation, "Monsieur" peut aussi bien désigner un mauvais garçon qu'un honnête homme, "Monsieur" était le nom du frère du roi Louis XIV. On utilisait également le terme au XVIIe siècle pour désigner les saints. J'ai appris récemment que "Monsieur" s'utilisait dans le sud de la France pour désigner le cochon. La polysémie du terme correspond bien à mon écriture, à Monsieur.

– Pourquoi avoir choisi, dans Monsieur, de céder à la tentation du "je"?

– Je pense qu'il y a longtemps que je voulais écrire à la première personne. Mes derniers romans, avant Monsieur, en portent d'ailleurs la trace. Je crois en fait que c'est une tentation à laquelle j'ai toujours cédé, puisque il y a une partie de moi dans chacun de mes personnages, comme autant de secondes natures, de destins possibles, que j'aurais pu suivre. En disant "je", aujourd'hui, je m'interdis de donner des réponses. Donner une réponse est une tentative de domination, devant laquelle le sujet qu'on aimerait saisir recule et se referme. J'aime conserver le secret, avec ses mystères et ses zones obscures. Comme dans les peintures de Courbet, j'ai le sentiment que le mystère du corps ne s'explique pas. Et pourtant, je suis convaincu qu'il faut oser se mettre à nu. C'est ainsi que l'on peut accéder à un être plus profond.

Monsieur, est-ce, au même titre que nombre de vos écrits, une façon de "porter trace"?

– Nous semons tous, d'une façon ou d'une autre, des petits cailloux blancs qui sont autant de points de repères, d'empreintes, de traces. Tout porte signe de ce qui a été et partout l'être demeure. Même après avoir brûlé, s'être consumé, il reste des cendres. Et la mémoire...

– Vous considérez-vous comme un écrivain du souvenir et de la mémoire?

– Je pense que je suis un écrivain de l'Épiphanie. La digression me fait peur. L'exhibition ne m'intéresse pas. Déplaisante, vaniteuse, elle est une provocation, une fatuité, à laquelle je ne veux en aucuns cas céder. Monsieur est le livre de l'apparition, du surgissement de l'être.

– N'est-ce pas également le livre de l'enfance?

– Je voulais revenir depuis longtemps sur ce temps que je considère comme difficile à porter. Enfant, j'aimais rôder, me promener en lisière de forêt, me coucher dans l'herbe, faire corps avec la nature, devenir ce brin d'herbe, cet arbre, ce souffle dans les branches. Je me sentais alors tout petit. Je pense que l'enfance porte en germe le fondement même de notre personnalité. Comme quand j'étais petit, j'aime fureter, rôder, pénétrer dans des endroits inaccessibles. J'ai gardé cette faculté d'être "poreux", cette capacité de faire corps avec l'autre, qui permet d'accéder à la plénitude.

– Peut-on véritablement accéder à la plénitude?

– Je suis convaincu que la pratique de la non -pensée est une clef importante pour pouvoir accéder à un être plus profond. Comme le disent les moines bouddhistes, "la pensée est une espèce de linge mouillé" que nous étendons et distordons alors que nous devrions simplement le laisser sécher. Nous vivons, dans notre société, en équilibre constant entre le bien et le mal. Or ce sont des notions qui devraient être abolies.

Monsieur est donc le livre de l'allégement?

– Quand j'écrivais La Trinité, j'ai observé un jour un groupe de touristes chargés comme des mulets, suant, peinant à transporter leurs bagages. De la tour qui surplombe la clinique, je me suis dit que jamais je ne voyagerais de cette façon. Et de manière générale, depuis lors, j'essaye de me décharger. Je pense qu'il ne faut pas peser, ne pas imposer. Etre libre, c'est se livrer à l'être, sans encombrement.

– Un livre écrit à la première personne... Pour vous, pour vos fils, pour le lecteur?

Monsieur se termine effectivement par une lettre à mes fils. Je tenais à leur écrire, publiquement,. On devrait se consacrer entièrement aux gens que l'on aime. Ce dernier chapitre est un signe, une trace, que je leur adresse. Sinon, j'ai toujours cru que je n'écrivais pas pour autrui.
Aujourd'hui, la lecture de l'autre est devenue importante. J'ai pourtant toujours ce sentiment de tentative d'Epiphanie. Je suis très touché par les différents témoignages que j'ai reçus, par la lecture que les gens font de Monsieur. Monsieur est mon livre, mais il devient le leur. (Céline Latscha, Le Journal du Jura, 29.10.2001)