Toute une vie pour se déniaiser
Amélie, dite Am', dialogue pied à pied avec une voix intérieure, celle de son irritante moitié qu'elle a baptisée Mégère, très à cheval sur sa petite morale. Am' décide de consacrer toute une année à regarder le temps qui passe. Mégère la reprend à chaque phrase: «Tu t'y entends en poésie comme une truie en épices» ou «Tu nous as brisé les nerfs avec cette obsession de devenir une femme!». Am' répond: «Vilaine merlette» ou «Que voulais-tu devenir d'autre, vieille coquecigrue?» Mais elle ne dévie pas de son projet, observe les saisons et leurs couleurs, se souvient des enfants qui dessinaient librement dans ses cours et contemple sa petite-fille qui accroche les décorations de Noël à quelques centimètres du sol. Elle est résolue à détecter dans le passé et le présent la beauté, le geste créateur et le rêve amoureux. Bref, à vivre, enfin.
Les dialogues enlevés d'Amélie Plume ont été comparés aux traits de crayon de Claire Brétécher. Ses récits précédents - Oui Emile pour la vie, Hélas nos chéris sont nos ennemis parmi d'autres - la situaient dans la satire sociale, conjugale et familiale. Avec Toute une vie pour se déniaiser, son neuvième livre, elle met en scène avec humour les deux personnages qui l'habitent.
Amélie Plume est l'une des rares, pour ne pas dire l'unique auteure, pardon, autrice romande maniant le genre autobiographique sur un ton primesautier. [...] Son grand thème, le couple moderne, correspond à l'émergence d'une littérature féministe du début des années quatre-vingt, mais d'une manière bien à elle [...] car personne ne saigne dans les livres d'Amélie Plume. On rit de soi-même et des autres, les traits féroces sont enrobés de tendresse, tout cela dans une bonne humeur communicative. Amélie Plume remet ça dans son dernier livre, Toute une vie pour se déniaiser, avec une belle maîtrise, un bel entrain, un sens aigu des situations cocasses et, en prime, une ombrette de nostalgie. [...] Elle revit, revoit, car le temps tourne en rond dans la tête, il ne passe pas, le temps. On voit plutôt passer des gens, le grand-père aux rêves brisés, la grand-mère sereine, le père épatant, la mère qui «semble chercher autre chose que ce que la vie lui donne», le fiancé bientôt mari, autant de portraits touchants, d'esquisses aigres-douces. Il y a une profondeur chez Amélie Plume, mais son penchant pour l'anecdote, frisant parfois la complaisance, finit toujours par triompher. [...] (Jean-Bernard Vuillème, 24 heures)
Cet espace de liberté revendiquée permet de belles découvertes, entre autres que l'hiver n'est pas gris, mais de toutes les nuances du beige. Il est surtout consacré à considérer «la vie qui a vécu». L'enfance trop sage d'une petite fille qui aimait tracer des bâtons à l'école. Les premiers émois amoureux bridés par l'obsession de la virginité. Le mariage, qui devait être un long fleuve de bonheur fusionnel jusqu'à ce que l'époux ait le courage d'avouer que «c'est tout de même un peu terne». Le premier chagrin d'amour qui déclenche l'écriture. Les études de lettres d'où l'on ressort convaincue qu'un écrivain ne peut être que mâle, français et mort. Celles et ceux qui ont vécu les années 70, leurs enthousiasmes et leurs illusions, s'amuseront beaucoup de ce catalogue. Le présent offre aussi l'occasion de tableaux de genre, une de ces rencontres littéraires qui font la vie des écrivains, en Thaïlande cette fois. [...] De quelles énergies, de quelles tristesses sommes-nous les héritiers? Amélie Plume remonte à la source, va voir du côté des parents et des grands-parents dans des pages plus graves. (Isabelle Rüf, Le Temps, 24.4.2003)