Le Feu au lac
À demi français, en partie juif, à moitié suisse, pas très catholique, l'auteur a introduit ces quatre éléments dans l'ordinateur (qu'il ne possède pas) et cliqué sur sa propre mémoire, ou ce qu'il en reste.
Il en est ressorti ce cocktail détonant où, accents, montres, banques, bovins, neutralité, Seconde Guerre mondiale et guéguerre franco-suisse, tout se mélange, se heurte et se brise. Et cela avec une telle provocante maladresse que tous les camps, pour une fois réconciliés, ne manqueront pas de se récrier que ça ne leur ressemble pas.
Voici donc pourquoi et comment un atrabilaire type d'Helvète, flûtiste à ses heures, finit par s'établir vers le milieu de ce siècle sur un îlot entre Garonne et Dordogne. Voici, pas trop harmonieuse, la partition qu'il y joua avec Saisonnière, la violoniste. Voici, sur la rive d'en face, ce qu'en pensèrent garagiste, maire, médecin, prêtre, architecte, institutrice, femme de chambre, patron de café, et ainsi de suite. Et voici enfin pourquoi et comment, sur le bleu Léman, tout cela ne pouvait que s'achever par un superbe couac.
On notera pour terminer que, à la suite d'une grave erreur de programmation, le personnage a facilement une bonne vingtaine d'années de plus que son auteur.
Benoziglio met le feu au lac. Pour une flambée mémorable.
Le nouveau livre du romancier suisse le plus allumé vaut son pesant d’étincelles: toute une vie d’Helvète cosmopolite vue sous l’angle du ragot et de la malveillance. Un régal rhétorique enraciné dans l’actualité.
«Obstinée. Rebelle. Ravissante. Rendant muet ses condisciples de maternelle, empressés ceux de sixième, fous les lycéens, ridicules les hommes mûrs et rêveurs les autres.» Bref une héroïne et précisément celle du nouveau livre de Jean-Luc Benoziglio. Edith. «Laisseraient-elles bien en chemin toute une kyrielle d’hommes au canon de fusil engoncé dans la bouche, ces femmes-là iront leur route sans s’occuper de rien ni de personnes…» On n’en saura guère plus car Benoziglio, ou Beno comme il aime à se présenter lui-même, l’écrivain suisse (enfin suisse, disons «à demi-français, en partie juif, à moitié suisse, pas très catholique» ou si l’on préfère, comme le qualifie l’un des redondants narrateurs de ce fol ouvrage, «sale Juisse») l’écrivain donc suisse le plus, comment dire, déjanté? inspiré? hénaurme? a choisi de raconter l’histoire d’un homme, (lui-même, mais né vingt ans plus tôt, sentez la perversion), et d’une femme, vus par une troupe de témoins plus ou moins oculaires, bavards comme des libellules, l’image n’est pas gratuite: un capitaine grec, un autre lémanique, un patron de bistrot, une vieille institutrice à la retraite, un curé hautement parodique, jusqu’à l’ultime porte-parole, le maladroit employé des pompes funèbres d’Ouchy chargé à contrecœur de disperser les cendres de «Youpinovitch» dans les eaux du Léman, «il fallait bien être juif, bougeotte juive, hébraïque, incapacité à rester en place, juif errant, ewiger Jude, plutôt, pour ainsi quitter de son plein gré une si belle et idyllique région et ne demander qu’à y revenir, trop tard, bien trop tard, que pour polluer d’avantage des eaux qui, croyez-moi, avec toutes ces saletés d’égout, insecticides et pesticides, n’ont vraiment pas besoin de ça»
Soliloque, soliloque… tout n’est que soliloque, quelque chose entre le ragot de bistrot, la confession d’ivrogne et le témoignage sous serment, des envolées champignaciennes, en phrases superbes et interminables, se déroulant souvent sur 3, 4 pages et qui n’ont pour but que de dégommer «l’homme», le héros, un être reconnu par tous comme asocial, je-m’en-foutiste, cynique, râleur, procédurier, mauvais esprit, inadapté. Il faut dire que cet Helvète-là a choisi l’exil, et pas n’importe où, quelque part en France très profonde, sur un îlot au milieu d’un fleuve, où il a fait bâtir maison et tenté d’importer un troupeau de vaches, suisses, bien sûr, un cheptel vite disséminé par la montée des eaux. L’homme se fera même livrer une véritable gondole vénitienne pour ses traversées, osera perturber à coups de pétards la bénédiction solennelle des barques du lieu par un évêque au supplice dont le vent fripon enverra valdinquer la mitre. Bref, l’homme, au sortir de la guerre, le Suisse planqué fait pour s’attirer la haine des villageois français. Les sarcasmes se déchaînent contre ce neutre inassimilable et qui pousse la provocation jusqu’à dire trente dix-sept et cinquante et onze, pour railler la manière républicaine de compter. Résultat, un massacre: «…risettes crispées aux alliés et business avec les Boches, donne-moi ta montre, bédit Zuisse et je te dirai l’heure… se sont débrouillés pour traverser toute la guerre sans que soit rasée une seule de leurs coquettes petites Geranium-City… sans non plus que fonde dans le brasier général une seule goutte de leurs précieux glaciers pour Tartarin et vieilles Anglaises,et si par hasard, et si par maladresse, une bombe, ou un obus, ou une balle perdue, jamais écorniflait un minuscule pan de leur minuscule territoire, c’est des excuses qu’on exigeait, comme le spectateur au bord d’un ring dont une goutte de sang aurait taché la chemise blanche… mein Kampf ou la déclaration des droits de l’homme même combat, aurait-on dit, la neutralité la plus veule et la plus bête du monde… sans que leurs soldats, déjà attifés, hein, entre nous, comme s’ils n’étaient pas très sûrs de vouloir la gagner, la guerre, sans donc qu’ils omettent, leurs soldats, de poliment saluer d’un guten tag ou d’un buon’giorno leurs collègues de l’autre côté de certains postes de douane, et croyez- moi, si la Suisse avait eu une frontière commune avec le Japon, ils n’auraient pas mis une semaine pour apprendre à dire sayonnara…» Ainsi de suite, sur des pages et des pages. Il faudra attendre les ultimes borborygmes du croque-mort pour que réplique soit donnée à l’arrogance tricolore: «Un Français doit être au moins, et encore, agrégé d’histoire pour ne pas ignorer qu’après la partie francophone la Suisse continue encore un petit bout du côté de l’Allemagne, qu’une autre partie du pays parle italien et qu’il existe une quatrième région et une langue encore, dont moi-même à l’instant, excusez-moi, c’est ridicule, ne parviens pas à me rappeler le nom…»
Auparavant on aura appris que l’homme, flûtiste raté, avait mis au point une très efficace technique de drague adolescente sur télésiège, avait assisté, entre honte et soulagement, à la rafle de ses cousins parisiens, multiplié les scandales, souvent à bord des navires ou lors de concours de tee-shirts mouillés, en tenant peu ou mal ou trop bien, alcool oblige, sa fonction de sous-fifre rémunéré. À propos c’est dans les fifres et tambours de l’armée suisse que notre héros a traversé la guerre, autre sujet d’infinis sarcasmes. De son amour pour Edith, la violoniste juive, on ne saura à peu près qu’une chose, qu’il a mal, très mal tourné.
Au final, on reste assis et confondu devant un tel feu d’artifice, plusieurs trouvailles par lignes, et des embardées rhétoriques comme on en commet plus, depuis, disons, allez, Céline et Thomas Bernhard. Ou comment le ragot, élevé au rang de technique artistique, donne de toute une vie et d’un pan d’histoire, une vision certes fielleuse, détournée, déformée, mais férocement belle et pitoyable, beauté et pitié constituant d’ailleurs, dans l’esprit par exemple d’un Nabokov, les deux mamelles où savent s’abreuver les lecteurs qui connaissent leur bonheur. (Laurent Nicolet, Le Nouveau Quotidien, 09.01.1998)
Le feu au lac
Une prose tour à tour fluide et sèche chez Jacques Chessex, un vaste fleuve verbal chez Jean-Luc Benoziglio. Et deux façons de fustiger une certaine manière helvétique de vivre et de penser.
Les Suisses romands ont de bonnes raisons de se plaindre: à peine leurs meilleurs écrivains, à Genève, à Lausanne, à Fribourg, sont-ils parvenu à s'arracher à la culture exclusive de le leur terroir qu'ils sont annexés par les Français. Quasiment nationalisés. De Théodore de Bèze à Jean-Jacques Rousseau, d'Horace de Saussure à Germaine de Staël, de Blaise Cendrars à Jean Starobinski et à Georges Piroué. Seul ou presque, Ramuz, trop montagnard peut-être, échappe à cette assimilation. C'est fou comme la France aime intégrer les étrangers lorsqu'ils sont suisses et célèbres.
Suisses, Jacques Chessex et Jean-Luc Benoziglio le sont pourtant à ne pas s'y tromper. Y compris dans leur façon de fustiger une certaine manière helvétique de vivre et de penser. S'ils veulent que leurs livres franchissent le lac Léman, ça n'est pas pour qu'ils s'emprisonnent et meurent de consomption dans le 6e arrondissement de Paris. Ils écrivent pour aller plus loin et plus profond. Sans cesser de gratter cette énigmatique singularité de leur identité nationale: le bonheur et la culpabilité d'être enfermé dans une bulle jalousement – férocement parfois – préservée des bouleversements et des horreurs de l'histoire contemporaine.
Jacques Chessex n'a guère quitté Lausanne et le canton de Vaud où il est né en 1934, où il enseigne, où il a publié, au début des années 50, les premiers livres d'une abondante et remarquable œuvre poétique. (1) Il est devenu un personnage central de la vie culturelle romande, admiré, redouté, honni; notable et scandaleux, couronné et interdit. À la fois intouchable – le premier prix Goncourt suisse en 1973 , le plus acéré des chroniqueurs – et infréquentable: ses romans ne mêlent-ils pas de manière sacrilège les turpitudes de la chair et la théologie calviniste, le libertinage éhonté et l'aspiration à la sainteté, le culte de la vie et la hantise de la décomposition?
L'Imitation n'apaisera pas la peur offusquée des âmes pieuses. L'histoire de ce jeune homme qui pour se libérer de la servitude d'être soi, décide de Benjamin Constant pour modèle, est plus sulfureuse que jamais. Le jeune homme se prénomme Jacques- Adolphe. Il désire – comment le lui reprocherait-on? – mener une vie exemplaire loin de la bêtise et de l'inconséquence du monde. Comme d'autres tentent d'imiter les saints pour parvenir à la perfection, Jacques-Adolphe imite l'âme réputée la plus vigoureuse et la plus libre du romantisme naissant. Mais imite-t-on un mort? Devient-on le fantôme d'un fantôme? Dès les premières pages du roman, le lecteur a le pressentiment du désastre final: ce garçon ne consent à vivre que dans l'ombre d'un défunt; ce n'est pas la vie qu'il quête mais le voisinage et la familiarité des morts. Son existence ne trouve de saveur et d'axe qu'à être un perpétuel enterrement.
Dès lors Jacques-Adolphe peut multiplier à l'infini les actes de pure liberté. Il peut, suivant l'exemple de Benjamin, passer d'une femme à l'autre, abandonner au hasard du sort les décisions les plus graves, prendre sans donner, conquérir pour mieux perdre, se laisser conduire par la soif de ses émotions, élaborer des stratégies, se brûler dans l'enfer du jeu, se risquer dans un duel – contre Henri Guillemin! – il ne fait que ressasser son propre vide d'être. Derrière lui, en lui, il y a Benjamin, tel un vampire, lui suçant la moindre goutte de plaisir, la moindre bribe d'existence et transformant son paysage en désert. Pour tenter de ressentir quelque chose, pour combler le néant de l'âme, pour donner un semblant de consistance à la vie fantôme, il faut réviser ses ambitions à la baisse, mendier, ruser, mentir, voler. Au bout du livre, le mort a mangé le vif: l'ombre de Constant a totalement envahi Jacques-Adolphe. Il est Benjamin dans la clinique psychiatrique où on l'a enfermé, comme d'autres sont Napoléon. Ayant tout raté, il lui reste a réussir sa mort.
Déjà, un critique du début du siècle, Dumont-Wilden, auteur d'une Vie de Benjamin Constant écrivait de l'auteur d'Adolphe: «il vécut plusieurs vies, il les manqua toutes, et ne réussit en somme que son enterrement». Les obsèques de Constant, en décembre 1830, furent en effet son plus beau jour de gloire. Jacques-Adolphe n'est jamais si fidèle à son modèle que lorsqu'il se délecte de ses ratages. L'Imitation est aussi, à travers les fac-similés pâlis qu'en offre Jacques-Adolphe, une évocation du plus prestigieux des citoyens de Lausanne. Les amoureux de Constant en frémiront d'indignation.
Certes, Chessex ne reprend pas à son compte les attaques de Guillemin contre l'ami de Mme de Staël. Guillemin instruisait ses procès dans le détail, parfois dans la vétille. Il traquait le mensonge avec une gourmandise de confesseur. Chessex ne juge pas, il constate, il peint, il lit Le Cahier rouge et les journaux: il y trouve une âme inhabitée, brûlée par l'ennui d'exister: «Ce journal, écrit Constant, est une espèce d'histoire, et j'ai besoin de mon histoire comme de celle d'un autre pour ne pas m'oublier sans cesse et m'ignorer.»
Constant «premier grand penseur de la société libérale», comme voudrait nous le faire croire, avec talent, Tzvetan Todorov (2)? Constant porté et déchiré par la violence de ses passions amoureuses? Constant, généreux jusqu'à l'oubli de sa gloire, se donnant tout entier à son siècle par amour de l'humanité? La légende est belle, mais elle ne résiste pas aux intuitions romanesques de Chessex. Nous croyons plus vrai le portrait gidien qu'il nous fait d'un être incapable de décider entre le consentement – à Dieu, à la société, à la raison, à la morale, à la tradition – et la rébellion contre le consentement. Tout se passe à l'intérieur: le monde n'existe guère pour Constant; tout juste est-il le décor ou le laboratoire de ses conflits.
Tour à tour fluide et sèche, presque stendhalienne, traversée de clameurs baroques, apaisée dans de magnifiques poèmes en prose, caustique, lyrique, réaliste, la langue de Chessex épouse les couleurs du combat perdu d'avance que livre Jacques-Adolphe. Pour l'auteur de L'Imitation, l'écriture demeure un instrument. Pour Jean-Luc Benoziglio, elle est davantage une matière vivante. Le lecteur du Feu au Lac a moins l'impression de lire une histoire que de s'immerger dans une mer de paroles. Une mer? Un lac? L'embouchure d'un vaste fleuve plutôt où se mêlent eaux salées et eaux douces, brises de terre et vents marins, graviers arrachés à de lointaines contrées et produits d'une proche érosion.
Il arrive que le lecteur se noie un peu, assez délicieusement, dans ces remous et courants divers. Il ne sait plus bien où il est, il ignore où l'auteur l'entraîne, il a perdu de vue les rives du récit. Il pourrait s'en plaindre, exiger de l'auteur qu'il revienne à ses moutons, réclamer des poteaux indicateurs ou, pour le moins, une boussole. Mais curieusement, il se sent bien, le lecteur d'être ainsi balloté par les phrases: légèrement ivre, un peu sonné sans doute, il laisse le flot des mots, des sensations, des images le pénétrer. Et le miracle se produit – même si nous savons que ce n'est pas un miracle mais, au contraire, le résultat de l'impressionnante maîtrise de l'écrivain: de toutes ces parleries, de ces infatigables ressacs de langage, hérissés de jeux de mots, d'acrobatiques figures de rhétorique, de plaisanteries énormes, de digressions errantes comme autant d'épaves après la tempête, émergent des thèmes et fusent des messages.
Au centre du dispositif, une histoire simple comme une fable. Après la deuxième guerre mondiale, un étranger, un Suisse achète un petit îlot situé sur l'embouchure d'une rivière, la Gironde sans doute, à une centaine de mètres de la rive. Il a de l'argent; il décide de se faire construire une grande maison afin d'y accueillir la femme qu'il aime. D'abord séduit et appâté par la richesse de l'étranger, le village va peu à peu rejeter le corps extérieur, l'exploiter, le tromper, l'isoler, le haïr, le pousser à la ruine et au suicide. À la fin, il ne restera de lui qu'un peu de cendres enfermées dans une bouteille en plastique et qu'un douanier suisse ira répandre sur les cygnes du lac Léman.
Autour de l'îlot de cette histoire, Benoziglio vient faire se battre toutes les vagues de la xénophobie, du racisme et du nationalisme. En France, bien sûr, où la peur de la différence commence par passer par la moquerie et par le mépris: ah, les histoires belges et les histoires suisses! Ah, l'arrogante certitude d'appartenir à une nation supérieure, même et surtout lorsqu'on vient de se faire écraser par son voisin! Ah, Vichy et ces braves agents de police bien de chez nous qui conduisaient les juifs à la mort! Mais Benoziglio n'épargne pas davantage la Suisse, ni l'hypocrisie paisible de sa neutralité ni son or nazi. Entre les deux rives du lac Léman, Benoziglio ne choisit pas: il invente cette écriture qui, tout à la fois fuit et rassemble. (Pierre Lepape, Le Monde, 09.01.1998)
1) Poésie 1, 2, 3, de Jacques Chessex vient de paraître aux Éditions Bernard Campiche. Bernard Campiche est également l'éditeur de plusieurs volumes de chroniques de Chessex, parmi lesquels L'Imparfait, paru en 1996, où l'écrivain raconte la scène où s'enracine le drame de son œuvre, presque partout présent sans être dit: le suicide de son père, en avril 1956.
(2) Benjamin Constant. La Passion démocratique (Hachette, 1997)
L'Imitation de Jacques Chessex. Grasset, 290p.
Le Feu au Lac de Jean-Luc Benoziglio. Seuil, 336 p.