Ce qu'il reste de tout ça

«Ça fait comme dans une file de gens, on est chargé par exemple d’un paquet et on le donne au suivant parce que c’est trop lourd. Ou au contraire c’est quelque chose de léger qu’on confie au creux de la main à celui qui suit, on referme les doigts sur la paume pour dire : prendsen soin. »
Ce qu’il reste de tout ça met en lumière des gens apparemment sans histoire. Mais c’est justement cette banalité qui décuple la portée de leurs actes. Comme ces menues privations pour mettre à l’abri ceux qui leur succéderont.
Un roman qui dit l’attention de toute une vie pour transmettre un bout de soi et léguer des possibles.

Slatkine

Les petits gestes quotidiens

von Claudine Gaetzi
Publiziert am 26.11.2024

« Ça part de rien et ça se transmet. Ça se transforme ; c’était ça et ça devient ça. » Qu’est-ce qu’on reçoit, acquiert, accumule, jette, qu’est-ce qu’on transmet de son vivant, qu’est-ce qu’on laisse après la mort ? Dans Ce qui reste de tout ça, son troisième roman, Fanny Desarzens aborde la question de l’héritage, tout en interrogeant le sens du travail rémunéré, à travers l’histoire de plusieurs familles, sur cinq générations. Qu’ils soient paysans, commerçants, chef de train, couturière, livreur, chargé de communication, restaurateur de meubles, maraîchère, leur quotidien est fait pour une grande part de gestes répétés afin d’obtenir de quoi vivre, et peut-être aussi de quoi se mettre à l’abri des soucis matériels à l’âge de la retraite.

Les liens dans le couple, ainsi qu’entre parents et enfants, sont forts, constamment il s’agit « de s’épauler ». Les mots pour décrire les sentiments, pour parler d’amour, n’ont quasi pas cours. Les personnages du roman s’expriment avant tout par des actes : préparer un repas, faire le ménage et la lessive, coller des photos dans les albums et les commenter, aider à déménager, jardiner, faire de petites excursions, prendre quelques vacances. La plus grande partie du temps est occupé avec une sorte de résignation par le travail salarié. Il y a cependant une forme de simplicité presque heureuse dans ces vies à la « cadence tranquille », un accord entre les êtres et le monde. Le récit montre des destins ordinaires qui s’inscrivent dans une continuité qui fait sens.
Au fil des générations, l’héritage est montré comme étant matériel mais aussi immatériel. Quand les personnes sont décédées, il reste d’elles des photos et leurs biens, dont la plupart ont avant tout une valeur affective, et aussi des choses moins tangibles, comme des récits, ou des souvenirs. Il y a aussi des ressemblances physiques se transmettent, des traits de caractère, des expressions, des gestes, ainsi que des intérêts, par exemple pour le travail manuel ou pour le jardinage. Et parfois il y a de l’argent, qui a été parcimonieusement épargné, et qui devient comme un appel à s’offrir quelque chose d’exceptionnel, à réaliser un rêve…

C’est ce qui arrive à Marianne : à la mort de son père, qui était cheminot, elle reçoit l’argent qu’il avait tout au long de sa vie mis de côté, mois après mois. Pendant des années, elle n’y touche pas. Elle et son mari ne sont « pas riches du tout, mais pas pauvres non plus ». Ils n’ont pas vraiment besoin de cet argent, et la somme ne suffit pas non plus pour faire quelque chose qui changerait vraiment leur vie. Ils ont, à deux ans intervalles, deux petits garçons, ils habitent dans une « petite maison empilée entre d’autres maisons. Un appartement dans un petit immeuble, dans un petit quartier. Une petite famille parmi tout ça. On pourrait penser qu’il n’y aurait rien à raconter de gens comme eux. Sinon qu’il faudrait décrire les petits gestes, tous les petits gestes. » Et Fanny Desarzens le fait. Avec douceur et sensibilité, elle s’attache à rendre compte du quotidien ordinaire de cette famille et de leurs proches. Les jours se suivent, puis les années, tandis que tout se répète, le travail, le ménage, les vacances, les joies, les contrariétés. Les enfants grandissent, deviennent des adultes. Et soudain, Marianne, après avoir eu des malaises cardiaques, de la difficulté à respirer, de brusques moments d’inexplicable tristesse, « des crises passagères », a envie d’autre chose : elle voudrait vivre différemment, ailleurs. Elle repense alors à l’argent épargné par son père, dont elle a hérité, et qu’elle n’a pas touché.

Elle tente de réaliser son envie. Cependant, avec l’argent qu’elle possède, ce n’est qu’à moitié possible. Malgré tout, elle se lance, en espérant que de nouvelles économies l’aideront à terminer son projet. Elle tente de le partager, elle en parle à son mari, à ses deux fils, puis à ses trois petites filles, mais on sent bien que cette idée est surtout la sienne, même si les autres pourraient en profiter aussi. Elle imagine un futur qui offrirait une sorte de respiration. Mais l’argent manque toujours pour le concrétiser. D’autres changements surviennent, qui font que son rêve devient vraiment au-dessus de ses moyens. Mais le rêve reste, personne ne peut le lui prendre. Elle s’y accroche, considérant finalement que c’est ça qui est plus précieux que tout.

Après la mort de Marianne, il reste de son rêve tout ce qu’elle en a dit, toutes les descriptions qu’elle en a faites, mais aussi quelque chose qui peut être revendu, pour redevenir de l’argent. Une somme pas immense, qui ne permettrait pas d’aller « bien loin », mais qui pourrait servir à vivre un peu autrement, à acheter quelque chose, ou qui restera peut-être comme la possibilité infinie d’imaginer et de rêver.

Dans ce roman situé entre campagne et ville, Fanny Desarzens, tout en nous décrivant les « petits gestes » quotidiens qui constituent les existences ordinaires, nous fait percevoir la temporalité bien plus vaste dans laquelle toute vie s’inscrit. On ne vit pas uniquement au présent, on pense forcément à l’avenir, sous forme d’inquiétude ou d’espoir, et on est influencé par le passé de nos ancêtres, par ce qu’ils nous ont transmis. Traits physiques, valeurs morales, récits, patrimoine, matrimoine, il reste toujours quelque chose de tout ça…