Ilaria
ou la conquête de la désobéissance

Un jour de mai 1980, Ilaria, huit ans, monte dans la voiture de son père à la sortie de l’école. De petits hôtels en aires d’autoroute, l’errance dans le nord de l’Italie se prolonge. En pensant à sa mère, I’enfant se promet de ne plus pleurer. Elle apprend à conduire et à mentir, découvre Trieste, Bologne, l’internat à Rome, une vie paysanne et solaire en Sicile. Grâce aux jeux, aux tubes chantés à tue-tête dans la voiture, grâce à Claudia, Isabella ou Vito, l’enlèvement ressemble à une enfance presque normale. Mais le père boit trop, il est un «guépard nerveux» dans un nuage de nicotine, pense la petite. S’il la prend par la main, mieux vaut ne pas la retirer; ni reculer son visage quand il lui pince la joue. Ilaria observe et ressent tout.
Dans une langue saisissante, rapide et précise, ce roman relate de l’intérieur l’écroulement d’une petite fille qui doit accomplir seule l’apprentissage de la vie.

(Editions Zoé)

Ramasser les morceaux de verre pour en faire une mosaïque

von Ursula Bähler
Publiziert am 14.10.2024

Mai 1980, Ilaria, huit ans, suspendue à une barre de métal en « cochon pendu », sa position préférée, attend sa sœur Ana, qui, comme habitude, la rejoindra à la sortie de l’école pour rentrer à la maison. Mais, cette fois-ci, ce n’est pas Ana, c’est son père qui vient la chercher. Mai 1982, Ilaria, dix ans, « joue à cochon pendu », en attendant sa sœur à la sortie de l’école. Cette fois-ci, c’est bien Ana qui vient. Entre ces deux scènes, initiale et terminale, du nouveau livre de Gabriella Zalapì, Ilaria vit deux ans entre parenthèses, « au bord du vide », mais aussi deux ans remplis de rencontres et d’expériences qui laisseront des traces profondes, tant chez elle que chez le lecteur et la lectrice de ce magnifique récit, porté par une atmosphère unique, envoûtante.

Voici pour les faits : les parents d’Ilaria se sont séparés il y a quelque temps, Ilaria vit avec sa mère et sa sœur à Genève, alors que son père habite Turin. La famille se voit une fois par mois au restaurant Chez Léon, un « endroit neutre » (9) choisi par la mère. Jusqu’au jour où Fulvio, c’est le prénom du père (qu’on apprend assez loin dans l’histoire, alors qu’on ne se saura pas celui de la mère) va chercher sa fille à l’école pour ne plus l’y ramener.

Ilaria comporte trois parties, organisées en passages de longueur variable, allant de quelques lignes à plusieurs pages. C’est par la voix et la seule perspective d’Ilaria que nous assistons, en direct, aux deux années qui font l’objet du récit. Le style correspond au regard de l’enfant. Les phrases sont simples, souvent nominales, découpant la réalité en tableaux plus qu’en événements. Le discours direct, sans marquage typographique, est fréquent, ainsi que le discours indirect libre.

La première partie, la plus longue, se lit comme un road-movie à l’envers, non pas quête de liberté, mais fuite nerveuse. En BMW bleu marine, modèle 320 coupé, le père et Ilaria sillonnent l’Italie, sans direction précise, en errance permanente : « Routes, cabines téléphoniques, bureaux de poste, petits hôtels, bars. Les journées s’empilent » (21). Fulvio conduit, boit, fume, téléphone et envoie des télégrammes à sa femme, qui ponctuent les pages. Du premier : « Je désire entendre ta voix. STOP. La petite va bien. STOP. Elle aimerait te parler. STOP. Je t’attends. STOP. Attends-moi. / Ton mari » (19) au dernier : « De la ville où nous avons conçu notre fille. STOP. Celle que tu as perdue en échange de ta liberté. STOP. Et d’aucun autre amour véritable. STOP. Ce que je ressens tu le sais. STOP. À bientôt. STOP. Ton mari » (81), le monde du père se rétrécit à mesure que grandit son désespoir. Enfermé dans son univers étroit et égoïste, il semble incapable de prendre la véritable mesure de ce qu’il est en train d’infliger à sa fille, dont il n’hésite pas à faire sa complice, l’instrumentalisant pour récupérer des objets qu’il aurait prétendument perdus dans des gares un peu partout en Italie. Il faut bien vivre. Lost and found, contrairement à Ilaria, qui, elle, est juste perdue. Tout au fond de lui, cependant, il y a bien une conscience, un sentiment de culpabilité et une forme d’empathie. Ainsi, tout au début de leur errance, il achète à Ilaria un nounours, qu’il baptise Birillo, petite quille, donc (métonymie euphémistique cruelle, car on est loin d’un jeu) : « Je regarde Birillo et adopte tout de suite ses yeux couleur chocolat au lait qui brillent, son ventre crème, son pelage doux. » (15) Birillo sera le fidèle compagnon d’Ilaria tout au long de l’histoire. C’est dans la fente de son cou qui se forme à l’image de sa propre blessure au cours des semaines et des mois que dure la séparation de sa mère et de sa sœur qu’elle cache tout ce qui est précieux pour elle.

La deuxième partie est beaucoup plus courte que la première, le temps se rétrécit, tout comme l’espace : en janvier 1981, le père « dépose » Ilaria dans un internat catholique à Rome. Elle s’y sent encore plus seule qu’avant. Un matin, on la trouvera dans une cabine téléphonique. Renvoyée de l’internat, le père reprend la route avec sa fille, jusqu’au moment où ils ont un accident, dont, de manière miraculeuse, ils sortent quasi indemnes. Ilaria est cependant envoyée en convalescence à Scilla, où son père l’accompagne.

Dans la troisième partie, dont la longueur fait le double de la deuxième, le décor change encore. Le père s’installe avec sa fille à Palerme, dans le palazzo de sa mère, une architecte extravagante, égocentrique, mais non sans compassion (sa voiture se transforme toutes les nuits en chambre à coucher pour un sans-abri). Elle mène une existence grand-bourgeoise, entourée de son domestique Vito, qui, comme tous les domestiques, est au courant de tout. Pour Ilaria, le palazzo est un grand labyrinthe, froid et désolé malgré la présence chaleureuse de Vito. Elle monte sur le toit – pour faire quoi ? – où elle est découverte par Vito. La Grand-mère décide alors de la confier, le temps de l’été, à une amie, Isabella, grande-bourgeoise comme elle, qui vit retirée à la campagne. Nouveau labyrinthe, nouvel ennui, jusqu’au jour où Isabelle envoie Ilaria chez Ninì, une paysanne, qui doit lui confectionner des habits. Et c’est au contact de Ninì que s’ouvre un nouvel univers, plein de sensations, simple et savoureux.

Une fois rentrée à Palerme, Ilaria tombe malade, refuse de manger, disparaît d’elle-même : « Mon corps est derrière une vitre, imprenable. Le monde peut tourner, je n’existe plus. Je me suis annulée » (165). Mais ne racontons pas le dénouement.

Le livre est porté par une atmosphère unique. Au-delà de tout jugement – accusation d’un côté, justification ou excuse de l’autre – il réussit, à travers la voix d’Ilaria, à créer une ambiance émotionnelle complexe, faite de peur, de mélancolie, voire de deuil, mais aussi de tendresse et d’affection. Dans sa profonde solitude et sa grande tristesse, Ilaria connaît des moments plus légers aussi, plus insouciants, comme au bord de la mer, à San Benedetto, ou chez les Russio, des amis de Fulvio, où ils passent Noël en 1980, et, bien sûr, chez Ninì. Les hauts et les bas émotionnels qui sont ceux d’Ilaria tout comme des lectrices et lecteurs, sont intimement liés au personnage ambivalent du père, qui aime sa fille tout en lui infligeant deux années de déracinement, de conflits de loyauté, de désorientation affectifs et mentaux ; qui adore sa femme tout en l’agressant verbalement ; qui n’a qu’un désir, reformer le couple et la vie familiale, et qui ne fait qu’une chose, détruire irrémédiablement ce qu’il a envie de reconstruire.

Ilaria comprend tout cela et beaucoup plus encore sans qu’on le lui explique. Elle comprend que sa mère « est une chambre vide dans [le] corps » (123) de son père. Et, une fois rentrée chez elle, elle sait qu’elle adoptera quant à elle une autre stratégie : « Papa se transformera en une pièce à l’intérieur de moi, j’y rangerai mes souvenirs. Ou peut-être qu’il deviendra un point. Ou plein de points comme le papier peint de ma chambre » (175). Quelle que soit finalement la forme qu’il prendra, il aura sa place dans sa vie. Le rapport qu’elle a avec son père est à l’image de l’ambivalence du personnage : c’est un rapport de peur, de loyauté enfantine, d’amour filial, mais c’est aussi un rapport qui prend racine dans une connaissance, une compréhension qui vient de plus loin : « Qu’est-ce qui m’empêche de haïr Papa ? », se demande-t-elle à la fin, pour y répondre : « La honte que j’ai vue dans son regard, le jour où, exaspérée par ses whiskys, j’ai vidé sa bouteille de Ballantine’s dans le lavabo de la salle de bains. J’ai remplacé ce liquide jaunâtre par de l’eau. / Après une longue gorgée bue au goulot, Papa m’a regardé du coin de l’œil. Il a baisse les yeux, sans dire un mot » (161). Il y a de la honte, et il y a de la pudeur aussi. On pourrait, bien sûr, se poser des questions : pourquoi tous ces gens qu’Ilaria et son père rencontrent tout au long de leur périple n’ont-ils pas vu ce qui se passait et n’ont-ils pas livré Fulvio à la police ? Quelles étaient exactement les démarches entreprises par la mère et pourquoi n’ont-elles pas abouti ? Mais le livre se suffit à lui-même. Nul besoin de chercher ailleurs ce qu’Ilaria ne dit pas. De la pudeur, ici encore.

Regardant « les trous noirs » qui apparaissent au moment de la rotation des lettres d’un panneau d’affichage des trains à la gare de Pisa, Ilaria se souvient de Mauro, un vieil ouvrier rencontré dans un « troquet bondé du port de Livourne » (66). Elle se rappelle le « grand trou noir » dans sa bouche, sa surdité, son corps rouillé, ruiné par le long travail à l’usine, mais elle se rappelle également ce que Mauro, pointant du doigt des affiches pour la lutte ouvrière, lui a dit : « Je ne suis pas une victime, moi ! Je suis un grand emmerdeur ! » (67). Et Ilaria de continuer : « En regardant le panneau d’affichage, je ne peux m’empêcher de penser que lui aussi se rebelle, qu’il désobéit. Désobéir. Ce mot tombe en moi comme un caillou. Il me traverse tout entière. Quelque chose s’effondre, me vivifie. Si je veux, je peux moi aussi inventer des mots, comme ce panneau » (68). Comment désobéir ? Se laisser mourir ? Non. Dire non ? Oui. Mais sa plus grande désobéissance résidera dans la découverte du pouvoir de raconter ses propres histoires, de donner forme et sens au vécu, de briser les silences, de ramasser les « morceaux de verre » (174) pour en faire une mosaïque, de maîtriser, par-là, ce qui la dépasse, de retrouver un équilibre, une stabilité. Cela commence tout doucement par des petits livres qu’elle fabrique et glisse dans les « vrais livres » (93). Plus tard, elle continue les histoires que lui lit Isabelle : « Après le repas, couchée dans mon lit, l’histoire revient. Je mets de l’ordre dans les images et selon les soirs, c’est une autre histoire encore qui prend forme. J’y ajoute des personnages, des détails, des mots. C’est comme les enchaînements de Nadia Comăneci. Pour élargir le récit, il faut repousser les limites, désobéir à la logique, trouver l’endroit où le corps bascule et atteint un nouvel équilibre » (156). Et, en effet, si la position en « cochon pendu » est sa position préférée, c’est qu’elle lui permet de se transformer en Nadia Comăneci, sa « gymnaste préférée », qui retombe toujours sur ses pieds, en ouvrant grand les bras : « Victoire » (7). Il en va de la vie comme de la littérature, et il va de la littérature comme de la gymnastique artistique.