Une fille du Sud
Roman

Née en 1980, Catalina Magne grandit dans un domaine vinicole du sud de la France. Dans cette famille de femmes, la grand-mère domine et la mère s’efface, en assumant pourtant l’essentiel des tâches. Catalina, du haut de ses huit ans, observe et retient. Le favori de sa grand-mère est Ferràn, lointain cousin, qui prétend à la gestion de l’exploitation. Cet homme, ce chasseur, a épousé Olivia Pons, à la beauté spectaculaire. Catalina voit sa conception initiale du monde se modeler au contact de ce couple, et plus tard grâce aux enseignements des années de lycée et d’université. Personnage solitaire et farouche, il lui faut assimiler l’apprentissage du pouvoir, des relations amoureuses, composer avec la transmission de leur patrimoine et l’envie de fuir la province. Une affaire de mœurs familiale vient bouleverser tout cela. Il est alors question pour Catalina d’œuvrer à sa propre délivrance.
Dans ce premier roman en forme de saga familiale, le climat intense de la Catalogne française se fait l’écho de la personnalité ardente de la jeune héroïne, qui cherche à s’émanciper de toute forme d’autorité pour réaliser pleinement son destin.

(Gallimard)

Le pouvoir que les femmes découvrent

von Claudine Gaetzi
Publiziert am 08.11.2024

Le premier roman de Juliette Granier se déroule dans un mas viticole situé dans le Sud de la France, à la fin des années 1980. La violence y règne, psychologique et physique : coups, insultes, isolement à la cave sont des châtiments que la narratrice, Catalina, âgée de 14 ans au début de son récit, subit au moindre comportement que son aïeule, la matriarche Àvia Magne, considère comme une infraction. Cette femme dirige le domaine d’une main de fer ; elle est partiale, coriace et méchante. Elle fait travailler durement sa fille Angélique, qui est la mère de Catalina. On ne sait ce que sont devenus les pères d’Angélique et de Catalina. Àvia Magne voue un amour aveugle à Ferràn, son neveu, qui « remplaçait dans son cœur le fils qu’elle avait perdu », décédé à dix ans d’une maladie fulgurante. Ferràn est un séducteur, il aime l’argent et le pouvoir, il est violent, menteur et malhonnête. Le roman débute le jour de son mariage avec Olivia, une très belle femme qui longtemps se soumettra à son mari, de façon assez inexplicable.

Catalina observe sa famille et les employés du mas. Elle semble entendre et voir ce dont les autres ne sont pas conscients, ou du moins ce dont ils ne parlent pas. Elle est très lucide quant au travail qu’exige le mas, qui est prospère, et sur le fait qu’Àvia Magne privilégie Ferràn au détriment d’Angélique. Dans une langue efficace, à la musicalité sobre mais indéniable, le roman thématise le pouvoir, les injustices, la soumission aveugle et le sentiment d’impuissance, sans jamais les théoriser, en nous les laissant toujours percevoir à travers les descriptions de Catalina. Qu’est-ce qui empêche quiconque de se révolter contre les actions condamnables d’Àvia Magne et Ferràn ?

La jeune fille s’efforce de comprendre ce qui se passe dans le mas, dont elle qualifie le fonctionnement de « folie collective ». Elle espère avoir un jour la force de l’enrayer, mais elle est trop jeune et pour le moment elle ne peut que déplorer un « manque de logique » qui la rend folle elle aussi. « S’opposer à [Àvia Magne] », constate-t-elle, « exigeait des forces que nous n’avions pas, que personne n’avait ». Elle veut « éclairer [ses] pensées en lisant ». Elle tient un journal qui est pour elle « le seul endroit où délibérer avec exactitude ». Malgré le fait qu’elle vit dans une vaste communauté, composées de ses oncles, tantes et cousin·es ainsi que des employé·es du mas, elle est très seule et ne peut se confier à personne, sinon parfois à Tony, un lointain cousin qui voyage beaucoup, mais qui, quand il est là, lui offre un appui précieux, soit en discutant avec sérieux avec elle, soit en lui proposant des sorties distrayantes.

Une fille du Sud est un genre de roman de mœurs traitant du fonctionnement matriarcal d’un petit domaine agricole, des rapports de pouvoir, des relations de travail, de l’impact des sentiments d’affection, d’amour, de haine et de jalousie sur la vie quotidienne. Mais il est surtout un roman de formation, dans une perspective féminine et féministe, qui s’achève quand Catalina a compris quelle place elle veut occuper et quel travail elle veut faire.

Avant cela, Catalina assiste, impuissante, au procès de Ferràn accusé de viol par sa femme. Elle observe comment fonctionne la solidarité masculine lors de témoignages d’hommes qui assurent que Ferràn est un homme incapable d’avoir commis ce dont il est accusé et elle ne comprend pas pourquoi aucune femme ne prend le parti d’Olivia, malgré tout ce qu’elles ont pu voir ou deviner. Secrètement, elle accumule des preuves contre Ferràn, afin d’avoir prise sur lui à l’avenir.

Elle a toujours aimé lire, ce qui est pour elle moins un refuge qu’une autre manière de s’efforcer de comprendre comment fonctionne le monde. Elle annonce à sa mère et à sa grand-mère qu’après le bac, elle veut étudier les lettres. Elle ne se laisse pas démonter quand toutes deux lui demandent « pourquoi faire ? ». Elle répond :

– Peut-être professeur de français ? J’aimerais écrire.
– Écrire ? Et le mas ? Qui va le reprendre ?
– Je n’oublie pas le mas. Mais je voudrais écrire pour voir ma propre réalité.
– Mais qu’est-ce que tu en as à foutre de la réalité ? explosa Àvia en jaillissant du fauteuil. La terre, l’argent, le travail, c’est ça la réalité !

Même si apparemment reprendre le mas ne fait pas partie de ses projets, Catalina est révoltée quand elle apprend que sa grand-mère veut faire de Ferràn son héritier, au détriment de sa propre fille, Angélique. Elle ne sait pas comment s’opposer à cette nouvelle injustice. Désespérée, elle note : « C’est trop difficile, je n’en peux plus », elle envisage de fuguer, mais elle est encore mineure, et elle y renoncera.

Lorsqu’elle commence à étudier les lettres à Perpignan, elle découvre d’autres milieux sociaux, d’autres façons d’interagir et de vivre. Elle reprend son rôle d’observatrice, en particulier pour les jeux de séduction et les relations amicales ou amoureuses qui se nouent, restant le plus souvent timide et passive, faute de savoir se comporter autrement. Dépitée, elle constate : « Et même si je détestais l’égoïsme monstrueux d’Àvia, secrètement je jubilais qu’elle ne se soit laissé dominer par personne, surtout pas par les hommes et encore moins par sa fille. » L’incipit du roman indique clairement la thématique qui le traverse : « Il est souvent discuté du pouvoir que les hommes détiennent ; mais plus rarement de celui que les femmes découvrent. »

Finalement, après une série d’événements qu’on ne révélera pas, et aussi après une décision surprenante de sa mère, Catalina accepte de s’inscrire dans la lignée familiale des femmes au pouvoir. Elle est consciente de ses capacités et de ses propres limites, et toujours aussi fine observatrice des agissements d’autrui, desquels elle sait désormais comment se défendre, en cas de nécessité. Une fille du Sud qui a de la sensibilité, du discernement et de la force de caractère !