Au cœur de la bête

«Voie étroite, en écrivant, entre la réhabilitation d’un mode de vie considéré comme inférieur, et la dénonciation de l’aliénation qui l’accompagne.» Annie Ernaux, La Place

Dans l’usine de la campagne voisine, il y a des personnes qui vivent et des bêtes qui meurent les unes contre les autres. Par moments leurs poils ou leurs yeux s’emmêlent et traversent les frontières établies entre les individus et les espèces. Se forment des moments de vie plus ou moins souterrains où se mélangent l’horreur quotidienne et la poésie, le rêve et le réel le plus palpable. Et peut-être qu’au bout de ce mélange se trouvent des pistes de renouement possible.

(Editions d'en bas)

Laisser le lecteur à son inconfort

von Romain Bionda
Publiziert am 12.08.2024

« Un gars plante son couteau et tourne, il arrache l’œil d’un porc avec sa main gantée. » Ce geste, le narrateur et personnage d’Au cœur de la bête apprend à l’exécuter dès sa première journée de travail à l’abattoir. Au programme : on élimine, on découpe, on trie et après on nettoie : « Effacer le carnage. Hygiène. Cosmétique du massacre. C’est ça l’abattoir ? Moitié sang, moitié solvant. Tuer et purifier […]. » Le travail est difficile et parfois dangereux, un accident étant vite arrivé – et il faut veiller à respecter les normes sanitaires.

– C’est spécial, hein ? il me demande.
– C’est vrai. Le sang, les cris.
– Ouais, c’est comme ça au début, mais tu verras, on s’habitue… Moi, quand je suis arrivé, j’avais jamais tué…
Il reprend.
– Heureusement, on ne travaille pas tous les jours, comme ça on a le temps de récupérer.

Les scènes décrites sont plutôt intenses :

Un porc tourne langue pendue dans les flammes derrière un rideau de plastique. Il est projeté en l’air et il tourne comme sur une broche mais sans broche, par à-coups rapides dans le surgissement des brûleurs. Contre le rideau, des éclaboussures de peau s’accumulent et coulent parmi la merde et le sang. Le cochon est éjecté hors de la machine et déboule sur la table. La barrière le retient dans une secousse qui fait tomber un couteau dans une couche de poils et d’eau rouge.

Heureusement, un climat d’entraide et de sympathie, de douceur presque, règne entre certains travailleurs – des hommes, principalement –, qui contraste avec la brutalité de leur activité professionnelle, néanmoins propice à « la violence ordinaire » et aux interventions de mauvais goût : « Salut les filles ! Qui c’est qui veut que je le viole !? », propose par exemple Greg, l’un des employés, à ses collègues.

Arthur Jolissaint, le protagoniste d’Au cœur de la bête, étudie la philosophie à l’université. Il décide de postuler à l’abattoir pour « voir comment on vit avec ce boulot et peut-être [pour] écrire un truc ». À Gabrielle, une militante antispéciste, il explique : « Ce qui m’intéresse, c’est la vie à l’abattoir, ce paradoxe d’un lieu terrible où les gens sont comme toi et moi. » Arthur y découvre d’une part Hamza, Sylvain, Dylan, Charles, Françoise, les employés, à qui le roman est dédié ; d’autre part la proximité des bêtes vivantes, puis mortes. Ses débuts, il les expérimente à la manière d’un choc. Dans la douche, après le travail, il se projette en pensée dans la situation des porcs dont il a été « l’assassin » :

C’est répugnant. Nonante-huit pourcent de gènes en commun mais c’est moi qui tiens le couteau… Cochons-longs, disent paraît-il certains anthropophages. Ça s’ouvrirait facilement ici, le sang coulerait à flots légers dans l’eau chaude…

Le temps fait pourtant son affaire, qui procure une sorte d’habituation : « C’est sûrement le plus bizarre, les premières impressions, et puis comment ça évolue, comme ça s’estompe. » Survient alors la culpabilité « d’être désensibilisé », voire une manière de plaisir :

Je sais pas à quoi je m’attendais, mais peut-être… C’est dur, je veux dire, les cris, les tripes, tout ça, et ça gueule pas mal, mais c’est bizarrement sympa aussi…

Or, la sympathie des collègues ne suffit pas à se prémunir des cauchemars, de « la déprime », d’« un certain traumatisme » et de l’isolement :

Je porte la mort et ça me rend peureux et agressif. Il faudrait que je m’en débarrasse, que je l’étale pour la partager, mais encore faudrait-il que quelqu’un veuille bien la recevoir. […] Les végétariens, c’est pas leur problème, et ceux qui mangent de la viande n’ont en général pas envie de savoir.

Avec Au cœur de la bête, Lorrain Voisard propose un récit composite, qui alterne entre des parties en romain sur le quotidien à l’abattoir (principalement) et des passages en italique qui font diversement retour sur cette expérience et qui ouvrent sur sa mise en texte. Le tout s’avère encadré par deux chapitres où romain et italique s’entremêlent. Le premier met en scène Dersîm, un autre dédicataire du roman, mais qui n’apparaît plus ensuite : à la façon du fantôme, ce personnage énigmatique – on croit comprendre qu’il avait travaillé dix-sept ans dans un abattoir et qu’il en a perdu le sommeil – hante notre lecture jusqu’au dernier chapitre, où le nom de cet autre « acteur impuissant d’hécatombes insensées » réapparaît enfin, lorsque le narrateur prend « rendez-vous […] avec son souvenir » pour penser à sa propre « version abrégée de la même épouvante ».

L’architecture du roman interroge : nous voilà ballotés ci et là, perdant régulièrement nos repères et peinant parfois à comprendre où et quand se déroule la scène, de quoi il retourne ou même qui parle. Cet effet semble prémédité, qui fait écho à telle phrase de Penser avec les mains (1936) de Denis de Rougemont, citée dans le roman : « Il est temps de proclamer vaine toute œuvre qui laisse son auteur intact, et le lecteur à son confort ». Cette mise en difficulté se manifeste autant sur le plan thématique qu’en termes narratifs. Le narrateur explique en effet :

[…] je collectionne mes histoires […], j’en fais des florilèges morbides ou cocasses, mais avec tout ce qui me sépare d’une histoire bien ficelée, mon obstination n’a l’air que d’une sale manie.

Peut-être pour tenter d’y donner un sens, toute une bibliothèque d’essais, de témoignages et de fictions qui parlent des abattoirs, de l’élevage ou du travail en usine, peut être reconstituée à partir des extraits cités en épigraphe de chacun des seize chapitres d’Au cœur de la bête : l’étude La Fin des bêtes. Une ethnographie de la mise à mort des animaux (2009) de Catherine Rémy, l’essai Vivre avec les animaux. Une utopie pour le XXIe siècle (2011) de Jocelyne Porcher, le témoignage The People of the Abyss (1903, Le Peuple de l’abîme) de Jack London, le court métrage Le Panier à viande (1966) de Jacqueline Veuve et Yves Yersin, le roman À la ligne. Feuillets d’usine (2019) de Joseph Ponthus, etc. Dans le récit lui-même, on croise ici une mention de The Jungle (1904, La Jungle) d’Upton Sinclair, là une allusion non référencée : « Comme disait Duhamel, à l’abattoir comme au champ de bataille, pourquoi n’aurais-je pas faim ? J’attrape une saucisse et attaque son emballage avec les dents ». Dans son premier roman, Lorrain Voisard se présente donc en compagnie, et ajoute sa voix au concert hétérogène des discours sur « la réalité des rapports de production, la souffrance et la banalité, simplement, la souffrance des bêtes et l’exploitation des gens ».