Les arbres quand ils tombent

Peut-on raconter que sur le chemin de l’école on a croisé des enfants décharnés, affamés, malades et qu’on s’y est habitué ? Qu’on a vécu dans une grande maison blanche avec des domestiques et giflé son amie noire ?
En quête de son enfance vécue au Rwanda et à Madagascar – une période des plus heureuses de son existence –, Fanny Wobmann tente de se la remémorer entre passé ambigu et frustration des souvenirs. Doucement, une histoire se dessine, mais comment se l’approprier ?
Des sapins du Jura neuchâtelois aux baobabs malgaches, s’élabore un récit poétique et politique qui décortique les rapports de pouvoirs et revisite l’enfance d’une manière atypique, tandis que le présent se vit comme une forêt en mouvement.
Quidam

« Le sol était boueux. » Ou l’instable réécriture d’une enfance blanche en Afrique noire

von Alice Bottarelli
Publiziert am 05.08.2024

Une enfance entre la Suisse, le Rwanda et Madagascar. Une enfance de blanche privilégiée, dans un contexte où les inégalités raciales et les dominations post-coloniales commencent à affleurer, à faire mal. Quand on a vécu sur le fil d’un contexte tragique qui nous dépasse, comment se définir ?

À Madagascar, la boue était granuleuse, rouge brique. Elle était rare aussi. Le plus souvent, la terre sèche s’envolait sous nos sandales.

Dans notre jardin, à Fianarantsoa, il y avait des tortues, des canards, un cochon d’Inde, un lapin, des bananiers, des orchidées, des buissons de citronnelle, et la cabane de Jean-Paul, notre gardien. Est-ce qu’il dormait vraiment là ? Dans ce petit abri en bois où le chien attrapait des puces.
Est-il possible de raconter ça ?

Cette question, légitime, avec laquelle se clôt le premier chapitre, hante le récit et la narratrice. Les fils du présent et du passé, de l’autobiographie et des imaginaires nationaux, des traces matérielles et des souvenirs enchanteurs, apparaissent d’abord comme une pelote indémêlable. Or, quand on ne sait quel fil tirer, mieux vaut peut-être apprendre à jongler – et c’est ce que fait Fanny Wobmann au travers de l’écriture de cet ouvrage. Le choix esthétique du collage lui permet de juxtaposer descriptions du quotidien actuel, échanges avec les membres de la famille et les proches, extraits d’une correspondance par emails avec l’amie restée sur place, passages autoréflexifs qui laissent émerger le doute, références littéraires et théoriques sur les facettes de la domination systémique, etc. Par ce biais, l’autrice fait tourner le problème sur lui-même pour mieux en éclairer les multiples enjeux. Entre associations d’idées et rigueur de l’examen de soi, le livre oscille, et déroule la réflexion pas à pas, thématisant souvent l’écriture en cours.

Il n’est pas simple en effet de se confronter à cette histoire coloniale plus grande que soi, qui a imbibé les jeunes années et créé un décalage qu’il s’agit maintenant de décrire, avec autant de transparence que possible, peut-être pour se le réapproprier :

Une amie m’a fait remarquer un jour que vivre à Madagascar m’avait donné l’occasion d’assouvir mes rêves de princesse (ou bien était-ce mon psy ?).

Puis, beaucoup plus loin :

 Toute ma vie, j’ai recherché ce bien-être qui m’a [habitée] pendant mes années malgaches.

Une mise en perspective lucide, que la narratrice maintient avec régularité à travers le livre. C’est ce qui fait la qualité (indispensable !) de la démarche : l’honnêteté de l’enquête, la transparence du processus que traverse la narratrice lorsqu’elle s’interroge sur son passé, celui des autres, ses propres biais, ceux des autres.

Ainsi, elle passe au crible un reportage « sur la coopération suisse au Rwanda » par deux réalisateurs de l’âge de ses parents, invités justement chez eux en 1987 pour tourner leur projet. Il ressort, après une (longue) analyse filmique menée par la narratrice et la synthèse de sa conversation avec l’un des réalisateurs, rencontré lors du Covid, que cet homme est « misogyne et condescendant ». L’écriture vient alors résoudre le conflit – ou plutôt, l’absence de celui-ci :

La conversation avec le réalisateur me poursuit pendant des jours. Je ressasse ses propos et marmonne en silence toutes les choses que j’aurais dû lui rétorquer. Comment je peux prétendre écrire un livre tel que celui-ci si je ne suis pas capable de prendre position lorsque c’est le moment de le faire ?

Plus loin, c’est une discussion avec sa mère, puis une dispute avec sa sœur, qui tour à tour manifestent les tensions générées par le manuscrit du livre que nous sommes en train de lire. Ces moments de désaccord traduisent la complexité de tout positionnement, les dangers de l’exercice autobiographique (ou autofictionnel), l’intrication des sphères publique et familiale, le chamboulement que provoque l’investigation au sein d’un milieu que ses membres cherchent à protéger.

Ma mère m’a laissé un message sur mon répondeur, j’ai lu ton texte, c’est très inconfortable pour moi, j’aimerais qu’on en parle. Je lui propose qu’on se [voie] la semaine suivante pour un thé. J’ai envie de pleurer. Décidément, je déteste toujours autant décevoir ma maman.

Au passage, relevons qu’on peut tout de même regretter les nombreuses coquilles disséminées à travers le texte édité. Mais des cailloux dans la chaussure, c’est surtout la narratrice qui en expérimente les désagréments, et ce de manière fertile, puisqu’elle les extrait au fil de son parcours comme autant de questions, de points d’interrogation qui marquent le chemin parcouru :

Être blanche signifiait-il pour moi autre chose quand je vivais en Afrique que quand je vivais en Suisse ? Ai-je transformé cette conscience en quelque chose de positif et d’utile ou en ai-je simplement profité sans la remettre en question ?
*
Lilian Thuram demande : lorsqu’on vous parle de Christophe Colomb, si vous visualisez son arrivée, êtes-vous sur le bateau avec lui ou sur la plage avec les Amérindiens ?

Du questionnement individuel à l’invitation à la réflexion collective, l’ouvrage tend au lectorat un miroir critique, qu’il est salutaire (voire nécessaire) d’employer dès à présent à l’égard de nos logiques sociales et de nos héritages historiques. (À ce propos, et soit dit à nouveau en passant, le récent podcast de la RTS « Nos esclaves », sur les multiples et très vastes implications de la Suisse dans l’esclavage, mérite absolument le détour, puisqu’il nourrit lui aussi le même regard critique sur notre histoire nationale et collective.)

Si, à titre personnel, j’ai pu parfois souhaiter une plus grande densité, des accélérations pour dynamiser la trame narrative ou plus d’audace stylistique, le choix de l’autrice de se confronter à l’inconfort de sa posture m’a paru juste, précieux, clairvoyant. Les arbres quand ils tombent soulève des problématiques cruciales et très actuelles, avec une écriture accessible et franche, qui donne à la réflexion les couleurs du souvenir beau mais flou, des photos de famille, des lointains presque impossibles à revisiter sans redevenir touriste – et de cet incertain naît le parcours irrésolu d’un « je » qui aspire à retourner en forêt.