Sous la boue

Les catastrophes climatiques annoncées n’ont pas pu être empêchées. Le monde se retrouve alors submergé par la boue, les eaux pleines de plastique, et la détresse. Une société à l’aube du 22e siècle tente de se réorganiser et de survivre malgré tout. Ce roman collapsologique (ou d’anticipation ?) est un cri d’alerte autant qu’un chuchotement d’espoir, un récit qui fait réaliser ce qui nous est essentiel : l’amour pour ses proches, les histoires qu’on se raconte et une valise d’urgence.
PLF

Rêver l’après, voir le présent

von Vivien Poltier
Publiziert am 10.09.2024

Méditation anxieuse orientée vers les temps qui nous viennent, Sous la boue (2024) est décrit, en quatrième de couverture, comme un roman collapsologique (1) faisant œuvre d’imagination pour anticiper le désastre à venir. Mais si la fiction ourdit ses trames en cauchemardant un monde submergé par la boue, elle laisse une place à la dérive calme du rêve. Le XXIIe siècle de décombres et de déluges, dans lequel le roman s’achève, semble malgré tout encore habitable.

Artiste visuelle pratiquant le dessin, la vidéo et l’écriture, formée en Italie et en Suisse (EDHEA, Sierre), Lucia Masu signe son premier roman en abordant un thème dans l’air du temps. Relié aux craintes que suscite le dérèglement climatique, ce thème est difficile en raison des facilités convenues qui pourraient étouffer les forces vives de l’imagination fictionnelle. En même temps, il est éminemment propre à susciter les fantasmes romanesques. A quoi ressemblera le monde dans un peu moins de cent ans ? L’autrice répond, prenant ainsi à bras-le-corps le phénomène social de la « climato-anxiété », en esquissant les contours d’un monde onirique où la possibilité de la réparation résiste et subsiste.

Anonyme, la narratrice à la première personne brosse, dans la première partie du roman, la fresque de l’histoire familiale, entre la naissance de ses parents dans les années 2020, le Cyclone Pablo l’année de sa naissance, en 2067, l’épidémie de SFH4 en 2078, l’exil de la famille, forcée, en 2091, de s’exiler. La seconde partie met en scène la « récupération », dans la ville d’origine submergée sous les flots, d’un objet familial, la valise de l’arrière-grand-tante, Lia (née en 1991) qui n’a pas souhaité avoir d’enfant mais dont la narratrice devient, au fil de sa quête des origines, la lointaine et unique héritière, ce qui permet de noter, en passant, la proximité entre l’ancêtre et la narratrice qui en vient à se demander si « l’obsession de Lia s’était installée dans mon corps dans le but de continuer à vivre ». Une frise chronologique pose les jalons temporels qui permettent de s’orienter sans trop de peine dans les méandres de cette chronique familiale qui, par moments, ressemble au récit de Lia, « parfois incohérent », oscillant « entre le passé et le présent, confondant les visages et les souvenirs ».

Les divagations séniles de « la vieille dame » mettent en abyme la poétique du roman d’effondrement. Sans surprise, ce dernier anticipe moins qu’il ne figure les angoisses et les dérélictions du présent : dérèglement ou réchauffement climatique ; montée des eaux ; pollution incontrôlable ; catastrophes naturelles ; épidémies et mesures sanitaires qui évoquent bien évidemment la période Covid ; destruction capitaliste des services publics (ici : l’hôpital où travaille Sofia, la mère de la narratrice, hôpital dans lequel les postes se raréfient en même temps que la qualité soins et des conditions de travail se dégrade) ; décision, étant donné ce contexte catastrophique, de ne pas avoir d’enfant ; émigration et statut de réfugié climatique, etc. En un mot, le récit construit un point de vue sur notre présent qui se situe dans un après-coup : il revient sur ce qui nous attend peut-être et fantasme un « ça aura été » virtuel. Ainsi, l’avenir que nous découvrons comme le passé d’une famille des années 2060-2070 permet de figurer les crises du présent.

De tous ces symptômes disjoints dans le temps et l’histoire, la grand-tante Lia semble avoir percé le secret : « Tout est relié ! » : les catastrophes climatiques, la montée des eaux la « maladie de la boue » avec ses symptômes aigus de détresse respiratoire ; la SFH4, cette maladie épidémique qui morcelle la psyché des malades, tout cela semble pouvoir éclairer le « passé familial », comparé à un « écosystème [abritant] de nouvelles formes de vie » mystérieuses. Sorte de pythie au délire lucide, l’aïeule semble être la porte-parole de la vision du monde holistique promulguée par le roman. Dotée d’une « perception cyclique et émotionnelle », elle entretient un lien intime avec le temps (passé, présent, avenir), elle connaît, comme la narratrice, le « lien indissociable entre le bien-être physique et psychique ». C’est sa valise, accrochée dans l’entrée de l’immeuble situé à Marina, la ville d’origine engloutie sous les flots, qui abrite la possibilité d’une réponse absolue, définitive, qui lèverait tous les mystères. En résumé, elle figure le privilège épistémique de comprendre chaque chose comme la manifestation d’un « grand organisme », chaque phénomène comme la partie d’un tout vivant. Si le roman valorise indéniablement la sagesse de ce personnage pénétrant et visionnaire, il laisse planer une incertitude quant à l’état de santé mentale de la vieille dame, gardant indécidable et ouvert le statut de ses intuitions.

Plus fondamentalement, le roman apparaît comme une réflexion portant sur l’articulation entre existence et passé. La nécessité du départ, forcé par le changement climatique, implique de se demander ce que l’on garde et ce que l’on jette, ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas. Où se trouve la ligne qui sépare les objets dont on se souviendra et ceux qui seront engloutis par l’oubli, cette autre montée des eaux ? Comment quitter ce qui ne sera plus, sans mélancolie, en revenant sans colère sur les blessures laissées ouvertes par l’histoire familiale ? La méditation romanesque apparaît comme un espace « de réparation et de soin » où les fils sensibles de la mémoire sont tissés au creux des histoires que l’on se raconte. Or, la réponse que trouve la fiction n’est pas l’illumination de l’aïeule, la révélation d’une devineresse qui serait sage en raison même de sa folie ; ceci n’est que le songe de Dame littérature. La vérité n’est pas dans cette valise, la « boîte noire » où sont consignés les dévoilements ultimes, que la narratrice retrouve en faisant fouiller les flots. La vérité réparatrice est dans cette « sorte de voyage cathartique » au terme duquel le sujet accepte de se départir de l’« objet oublié », à la fois enfoui et perdu. La valise est rendue à l’obscurité des flots. Elle n’a donné aucune réponse, mais, une fois lâchée, elle modifie le sens du présent. La quête des origines se termine par l’abandon du désir d’une origine absolue.

L’onirisme organiciste du roman est judicieusement accompagné par les créations visuelles de l’autrice : illustrations en noir et blanc de polygones de gazons ; des méandres obscurs d’herbes folles ; de touffes spiralées ; de fourrures en forme d’amphore ébréchée. Les dessins accompagnent avec cohérence l’univers présenté dans la fiction. On regrette cependant une chose : la révision du texte. Nombreuses sont les coquilles, les imprécisions de langue et, parfois même, les fautes de syntaxe, qui gâchent la lecture et déprécient l’écriture, plutôt fluide et agréable. Il n’en demeure pas moins que ce roman est plein de qualités et propre à stimuler la réflexion. À lire d’urgence – avant que tout ne s’effondre.

(1) De l’anglais to collapse (s’effondrer), la collapsologie réfléchit, au croisement de nombreuses disciplines scientifiques, à la possibilité d’un effondrement de la biodiversité et de la civilisation thermo-industrielle. Pour se familiariser avec l’ouvrage qui a popularisé ce courant de pensée auprès du grand public de langue française, voir Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Paris, Seuil, coll. « Anthropocène », 2015.