La Fortune

B. a décidé de vendre la petite maison dans laquelle la narratrice a trouvé abri de longues années. «Envoyée à la campagne» dans un coin de ferme encerclée par les autoroutes de Haute-Savoie, voici une femme de quatre-vingts ans qui cherche à désarmer sa colère tout en restant de bonne foi. Remontent alors une série de scènes d’origine. Quelles soient cruelles, tendres ou comiques, l’esprit et l’écriture acérés de l’écrivaine font mouche, elle devient conteuse et nous parle de nous mieux que jamais.
Zoé

Le «fait d'écrire»

von Claudine Gaetzi
Publiziert am 28.08.2024

Constamment, la Roue de la Fortune tourne, et si Katerina avait autrefois dit à Catherine Safonoff « tu peux toujours espérer que demain sera mieux qu’hier », il arrive aussi que demain paraisse moins bien qu’hier… La Fortune s’ouvre sur un déménagement. Les cartons qu’il faut hisser dans le nouveau logement ou, faute de place, entreposer dans la grange, sont « drôlement lourds ». La narratrice, qui a passé des semaines à les trier, dit : « Je voulais les garder tous, je ne voulais pas partir. »

Elle a dû quitter la maison qu’elle occupait depuis 25 ans. Celle-ci appartenait à son ex-mari, Monsieur B., qui avait décidé de la vendre. Cependant, Catherine Safonoff avait toujours estimé que cette maison « lui revenait de droit […] en dédommagement d’invisibles tâches de femme et mère au foyer ». Elle l’aimait parce qu’elle « ressemblait aux deux maisons où [elle avait] été heureuse, celle de [ses] grands-parents quand [elle était] enfant et celle de Katerina, dans l’île d’Égine ». Elle habitera désormais en Haute-Savoie, dans la ferme qu’occupent Mélie et Jeff, sa fille et le compagnon de celle-ci, observant les animaux dont ils s’occupent, acceptant les repas qu’ils lui préparent, reconnaissante des égards qu’ils ont pour elle, appréciant leur respect de son rythme de vie et malgré tout se désespérant d’avoir perdu son autonomie et sa liberté de mouvement.

Pour la narratrice, dans les objets et les lieux comme dans la vie, des strates temporelles et affectives semblent se superposer, s’imbriquer. Pour déménager, elle a trié avec acharnement et une « sourde colère » ses possessions jusqu’aux « ultimes vestiges ». Dans son récit, c’est sa vie qu’elle se remet à trier, à réaménager, reparcourant les événements du passé ainsi que la description qu’elle en a faite dans ses précédents livres, donnant des précisions, révisant des détails, mettant en lumière d’autres aspects. Elle ne cesse de mesurer et de tenter de réduire l’écart qui sépare la réalité de ce qu’on en peut dire. Elle se souvient d’un voyage fait en voiture en Amérique avec Monsieur B. qui « de loin en loin, levait un doigt sur le volant de la Ford, l’index de la main droite », sans rien montrer de précis, puis le repliait, sans rien dire. Elle pense que « l’index désignait le gouffre entre réel et mots ».

Beaucoup de fils s’entretissent dans La Fortune. Il est question d’amour, d’amitié, de maternité, de maladie et de vieillesse, de voyages, de trajets quotidiens, de nourriture, de médicaments, de souvenirs d’enfance, de relation aux animaux… Au fil des pages se dessine un rapport aux êtres vivants et au monde, vécu avec une vive sensibilité, transcrit avec une sincérité désarmante et émouvante, et parfois une forme d’auto-dérision comique. L’un des fils du livre, thématisé à de nombreuses reprises, est « le fait d’écrire » : qu’est-ce que l’écriture permet, qu’est-ce qu’elle empêche ? À qui, à quoi, est-elle liée ?
« Le fait d’écrire a matérialisé à l’égard de B. un ressentiment que j’aurais préféré continuer d’ignorer », constate la narratrice prise au dépourvu par la violence des sentiments qui s’emparent d’elle. À plusieurs reprises, l’écriture, ainsi que la lecture, apparaissent fortement liées à B., comme une manière de lui résister, de lui échapper, et parfois de l’attaquer ou de se venger. « Pourquoi B. détestait-il tellement que je lise ou écrive ? Comme si c’était une maladie, ou une chose interdite. Parce qu’on part, part vraiment, loin, ailleurs, et devient intouchable. » Elle se souvient que son père lui avait donné un pistolet dont il aurait été incapable de se servir, et auquel elle tenait pour ce qu’il représentait symboliquement. B. lui « a dérobé l’arme, mais l’écriture, il ne pourrait pas », déclare-t-elle, sur le ton de la rébellion.

Durant les mois d’été qui suivent son déménagement, elle se sent « au bord de la dépression ». Elle lit trop, au point de ne plus savoir ce qu’elle lit. Et l’écriture ne l’aide pas davantage : « Je n’écrivais plus, ou alors plus que par accès, des feuilles volantes que je déchirais quelques jours plus tard. Je griffonne pour couvrir l’épouvante qui me gagne. J’écris pour cacher la merde au chat. » Elle accepte de séjourner une quinzaine de jours à Genève chez sa cousine Christine qui craint la solitude durant les vacances de sa femme de ménage. Se plier aux habitudes et aux exigences de sa cousine se révèle plus éprouvant que ce qu’elle avait imaginé. Le soir, elle tient « un carnet de bord, un cahier d’écolier à couverture noire, le noir afin de décourager les mauvais augures » et elle constate : « Ça m’aidait, mes petites notes. » Jour après jour, elle est aimable avec Christine et le soir, dans sa chambre, elle couvre les pages « de mots rageurs ». Plus tard, quand elle relit le carnet, elle est surprise de la souffrance qu’elle y exprime. Elle se dit que « les gens malheureux sont très contagieux ». Écrire semble avoir agi comme une manière de fabriquer des anticorps, afin de ne pas attraper la maladie de sa cousine. Et peut-être aussi comme un remède à son propre sentiment d’être « au bord de la dépression ». De retour à la ferme, plusieurs mois se passent, elle écrit peu, ou presque rien, et constate : « Le non-écrit s’épaissit, les pensées pèsent. »

Pour Catherine Safonoff, l’écriture n’est pas seulement une façon de lutter contre des pensées sombres, ou un moyen de prendre sa revanche sur ce que des personnes lui font subir, elle a aussi pour but de rendre compte de manière cohérente de la vie. Dans ce travail, une véritable exigence la porte : « Mais entrevoir de loin une scène est une chose, la rendre vraie par l’écriture, une autre ; où la mémoire naviguait à vue, les mots écrits veulent de la suite dans les idées. » Un soir de janvier, elle marche à travers champs, pense à son père âgé parce que, comme lui, elle a la goutte au nez et doit souvent se moucher. En même temps, elle réfléchit à son désir de garder vivants les souvenirs : « Et je pense aussi à comment je vais écrire ce moment. Je sais qu’à l’écriture, ce qui se passe sera diminué. Ceci tuera cela. »

Alors que depuis longtemps, dans chacun de ses livres, elle ne fait jamais autre chose que parler d’elle et de son entourage, elle observe : « écrire sur ses proches est impardonnable ». Néanmoins, le faire relève pour elle d’une nécessité vitale. Au sujet des réactions de Monsieur B., elle confie : « J’ai toujours cherché son approbation – et jusque dans mes livres ! Qu’il serait le seul à comprendre au fond. Je les ai écrits pour lui, le père de mes enfants, le vieux roi, le grand Canouille. » Elle accumule les griefs contre lui, ne se défait pas de son « vieux ressentiment », car si elle le faisait, elle scierait « la branche sur laquelle [son] récit est perché ». Elle écrit à la fois pour lui et contre lui. Elle s’admoneste : « Tu devrais remercier ton ex-mari. » Lui être reconnaissante de lui avoir repris sa maison et de l’avoir placée dans la ferme de leur fille plutôt que dans une « maison pour les vieux » ? Non, décidément, elle ne le remerciera pas. Elle veut bien reconnaître qu’il était « le meilleur père possible pour [ses] enfants » mais elle lui en veut toujours de lui avoir repris sa maison (qui était à lui). Elle se sent dépossédée : « Il m’a pris ma frivolité, tout ce que j’avais. Il t’a fait écrire, écris : mon mari m’a fait écrire. » Écrit-elle contre lui ou pour lui ? Les deux, ainsi que pour elle-même, avec la volonté d’être authentique et la conscience que l’écriture s’adresse à des destinataires. Elle l’a su, instinctivement, dès l’enfance. Petite, laissée seule à la maison un soir où ses parents se rendaient à un cours d’anglais, elle avait rédigé pour eux un petit message :

Un lundi, je leur laisse un papier où j’ai écrit que j’ai fait sortir la mouche dans le corridor. J’ai cinq ans, je vais à l’école. Le billet montre l’essentiel de l’écriture : il faut avoir quelque chose à dire, que le fait soit véridique, qu’il se plie à la logique des mots. Il faut une aventure et l’offrir à ceux qui vont lire. Une grosse mouche zonzonnait dans ma chambre ; je savais que les mouches sont attirées par la lumière ; c’était allumé dans le corridor, j’ai ouvert la porte de ma chambre.
Il est possible que j’aie allumé moi-même dans le corridor. Pourquoi est-ce qu’aimer se traduit par de l’écriture ? Parce qu’écrire voyage et que mes parents étaient loin cette nuit-là, pour apprendre l’anglais, langue que plus tard j’aimerais.

Aucun doute, Catherine Safonoff a quelque chose à dire et on peut la remercier du voyage qu’elle nous offre.