Arpenté
Je dois parler du sol. Car de cette expérience et de ce souvenir ressort une autre chose très nette: dans la petite enfance, l’importance du sol, et de ce qu’on y voit, de ce qu’on y trouve, de ce qu’on y tâte, du pied ou de la main, est considérable.
Il a quatre ans, il est assis par terre dans une cour et c’est son premier souvenir. Il évoque le sol comme élément primordial de cette période de vie, au sens propre comme au figuré. Le narrateur s’aventure dans ce territoire d’enfant, si souvent parcouru et si précisément connu. Resurgissent alors les impressions de ces premières expériences: le rapport fort et sans filtre à la nature et aux lieux et surtout, la naissance des relations affectives.
Le ton joyeux du récit est celui de l’âge des découvertes et de l’émerveillement, qu’Alain Freudiger rend dans une langue sans affèterie à hauteur de vue d’un jeune garçon. Dans ce récit sociologique d’une enfance dans les années 1980, on oscille entre le piquant de Colette et l’acuité de Perec.
Un enfant prend la mesure du monde
« Tout ceci doit être considéré comme vécu par un personnage de trois à sept ans », annonce d’emblée le narrateur d’Arpenté. Avec une fascinante précision, il décrit une enfance qui se déroule entre la fin des années 1970 et le début des années 1980 « dans le Pays de Vaud, entre Pailly, Oppens, Orzens, Essertines et Vuarrens ». On accède ainsi à la manière dont un enfant élabore une représentation de son univers, ou plus exactement on accède à comment ce qu’a perçu et ressenti l’enfant s’est fixé dans la mémoire du narrateur. Le recul lui permet de contextualiser les souvenirs, de se livrer à des réflexions et des interprétations, nous faisant comprendre comment l’enfant a pris la mesure du monde. C’est clairement l’adulte qui reconstruit un passé dont il a conservé une image étonnamment nette et détaillée, comprenant autant de minuscules détails que de larges plans d’ensemble. Le flux narratif est presque constamment lié aux déplacements de l’enfant, évoquant des travellings réalisés par une caméra portée.
Le récit commence sur le sol de la cour de l’école. L’enfant, âgé de 4 ans, découvre en brassant le gravier des articulations en métal de pinces à linge, qu’il palpe et observe, tout en ayant conscience des autres enfants qui jouent plus loin, ainsi que de ce qui se trouve au-delà de la cour. « Cette scène, mémoire claire, tactile et visuelle, a acquis une temporalité dilatée, éternelle », note le narrateur, conscient qu’« au fil des remémorations », cette image s’est cristallisée, ou plutôt condensée. Il affirme : « Ce moment constitue un levier, une base arrière, et un centre de gravité pour ma découverte du monde et de la vie. »
Mais l’enfant ne reste pas assis sur le sol, même si ce dernier détermine souvent ses découvertes. Par ses déplacements dans le village et ses alentours, à pied le plus souvent, parfois avec le bus scolaire ou la voiture de ses parents, l’enfant élabore une représentation de son environnement. Le sol, avec ses différentes textures, joue un rôle important. Petites et grandes routes découpent et structurent l’espace. Elles définissent des limites et conduisent « quelque part ».
Les commentaires du narrateur sont fluidement insérés dans la description des souvenirs d’enfance qui sont somme toute assez ordinaires si ce n’est par leur nombre et leur clarté. Ces commentaires sont comme des routes dans un récit dont la structure n’est pas très perceptible. Elle semble obéir plutôt à la logique organique de la mémoire, mais peut-être au prix d’un travail de construction devenu invisible ? Toujours est-il qu’on se sent toujours conduit « quelque part », d’un lieu à un autre. On est aussi confronté à celles et ceux que l’enfant côtoie, car « ce territoire, il n’est pas constitué que des éléments du paysage, mais aussi des autres humains ». Par leur aspect physique, leurs postures et leurs comportements, petits et grands confrontent à l’altérité et agissent comme un révélateur. Observer autrui renvoie l’enfant à lui-même. Par comparaison, il prend conscience de l’aspect physique des autres et de lui-même.
Parcourant l’espace et interagissant avec ses semblables, il met à l’épreuve son corps : il se tombe, se heurte, s’égratigne, se coupe, se fait piquer. Des choses blessent sa peau ou y adhèrent, la salissent, entraînant des opérations de soin et de nettoyage, jusqu’à la guérison, parfois en conservant des marques. Les habits aussi se déchirent, se trouent, se tachent. Le narrateur se souvient avec intensité de l’étonnement ressenti face à ces accidents qui modifient momentanément ou durablement sa peau et ses vêtements. Sa compréhension et sa conception du monde évolue en fonction de ces expériences involontaires et souvent douloureuses.
Le narrateur définit clairement deux territoires. Le premier est celui que l’enfant explore seul ou avec ses camarades. Le second est celui dans lequel il est véhiculé par ses parents. Avec eux, il quitte le village, « pour aller plus loin, ailleurs ». À chaque fois, il a l’impression de passer « un seuil », car la voiture roule par-dessus une bosse quand elle arrive sur la route cantonale :
Cette bosse, survenant au carrefour à 45 degrés à la sortie de Vuarrens, n’a été rien d’autre que la manifestation la plus sensible d’une borne à mon territoire. Dès que je la franchissais, j’étais dans un monde hors de mon terrain, et dès que je la passais en rentrant, j’étais de nouveau dans mon pays.
Au-delà de la bosse, toujours franchie en voiture, différents espaces s’offrent à la curiosité de l’enfant : entrepôts, grands magasins, usines. Ces lieux sont décrits succinctement, comme si on passait à toute vitesse devant, emporté dans un road movie vaudois.
L’enfant est aussi immanquablement imprégné par le langage, dont l’influence est d’abord diffuse. Au coucher, une fois la lampe éteinte, il voit des abeilles voler sur le mur de sa chambre. Ses parents le rassurent en lui disant que ce n’est qu’un effet de lumière. Le narrateur interprète cette peur comme résultant d’une comptine dans laquelle « sur leur petit avion / à hélices de soleil / des myriades d’abeilles / traversent notre maison ». Il y a aussi le monstre Güller, dont le visage effrayant apparaît la nuit sur le mur des WC. Mais pourquoi se nomme-t-il Güller ? Parce que, suppose le narrateur, ses parents lui auraient expliqué qu’il s’agissait « du reflet rectangulaire de la lumière » à travers la porte vitrée des toilettes. Par ailleurs, une chanson religieuse chantée chaque soir par les parents « a un incroyable pouvoir apaisant, elle rassure même sans inquiétude particulière », et cela alors que l’enfant entend les paroles sans en saisir le sens : « coi col et ne mi face » (« Quoi que l’Ennemi fasse »). C’est le pouvoir magique du langage.
Il prend conscience de la matérialité du langage grâce à un livre de comptines. Il est fasciné par la musicalité qui s’en dégage. Les mots « sonnent er résonnent », ils ont « un déroulé, un souffle », quelque chose s’ajoute à leur signification. Il découvre aussi leur pouvoir transgressif, avec les jurons et expressions qu’on ne doit pas dire. Il entend des chansons obscènes qui le ravissent par ce qu’elles suggèrent. C’est un nouveau territoire, imaginaire et parsemés d’interdits. Il l’associe aussitôt, dans son récit, à une autre chose interdite qu’il aime beaucoup faire avec ses copains : marcher à travers champs, en toutes saisons, alors que les paysans, s’ils les voient, les engueulent.
C’est avec le langage qu’Alain Freudiger restitue ses souvenirs. Il termine son récit à l’été 1984, quand sa famille a déménagé à Bex. Arpenter, c’est sillonner, parcourir un lieu, et c’est aussi mesurer la superficie d’un terrain. Le territoire décrit dans Arpenté est délimité temporellement et spatialement. Mais c’est aussi un territoire mental, un territoire imaginaire qu’on peut arpenter en tous sens mais difficilement mesurer. Le texte a fixé linéairement les expériences du « personnage de trois à sept ans » et désormais ce texte se déploie et se reconfigure à mesure qu’on le lit et qu’on se le remémore, en suivant les routes ou en coupant à travers champs…