histoire de l'homme qui ne voulait pas mourir

Longtemps, la narratrice ne sait rien de son voisin de palier, sinon qu’il s’appelle Sándor, qu’il est hongrois et homme d’affaires. Mais quand celui-ci tombe malade, peu avant qu’un virus ne se propage sur la planète, un rapprochement s’opère entre ces deux êtres dépourvus de points communs.
À travers le portrait d’un individu énigmatique, de plus en plus fragile et bouleversant, Catherine Lovey nous livre celui de notre époque, sur laquelle elle pose un regard précis et frondeur.

Zoé

Rezension

von Natalia Proserpi
Publiziert am 24.06.2024

Dans un immeuble d’une petite ville dont le nom reste inconnu vivent un homme et une femme, voisins de palier aux vies bien différentes qui sauront se lier d’une amitié faite de respect, d’écoute et de petites attentions. C’est en même temps l’histoire de cette rencontre et le portrait d’un homme aussi étonnant que touchant que nous livre, à travers la voix du personnage féminin, le dernier roman de Catherine Lovey. Ce récit à la première personne s’attache à décrire les petites choses du quotidien tout en affrontant des thématiques telles que l’amitié, la maladie ou la mort.

Le protagoniste de ce roman qui sait conjuguer douleur et douceur, tristesse et beauté – celle des relations humaines dépeintes dans ces pages –, est un homme qui vit seul, sa compagne étant partie après des années de vie commune. D’origine hongroise, ce personnage dont nous apprenons le nom, Sándor, après bien des chapitres, nous est décrit à travers le regard de la narratrice, une femme dotée d’une extraordinaire finesse d’observation qui découvre ses habitudes et ses intérêts en même temps que ses incohérences et ses fragilités. D’étonnantes contradictions, il semble en être plein, comme le révèlent de nombreux épisodes qui le rendent tout aussi humain qu’attachant (bien que, comme la narratrice, nous ne partagions pas toujours son point de vue). Parmi ses partis pris, son refus catégorique de signer une pétition pour sauver un bosquet pour lequel la narratrice est en train de se battre, alors que l’on découvrira par la suite que cette cause, pour laquelle il s’engagera à sa façon, lui tient en fait tout particulièrement à cœur. Ou encore la décision de ne pas se rendre à l’enterrement d’une tante dont il a appris la mort avec détachement, et dont il parlera toutefois à sa voisine avec une profonde affection. C’est néanmoins en relation à la maladie, qui l’accompagnera tout au long du roman, que les contradictions du personnage apparaissent de manière plus évidente, donnant consistance à une figure qui, tout en suscitant beaucoup de tendresse, sait provoquer des sentiments divers, parfois déstabilisants. Présenté comme un homme rationnel, pragmatique, passionné par la science, ce sexagénaire de plus en plus affaibli par le cancer semble en effet ne pas vouloir regarder la réalité en face, se réfugiant dans une illusion qui, bien que compréhensible, devient de plus en plus absurde – et parfois choquante. Profondément touchée par le dépérissement qui affecte son voisin, la narratrice aura en effet toujours plus de peine à accepter cet aveuglement volontaire, tout en admirant le courage dont il fait preuve et en montrant beaucoup de bienveillance.

Portrait d’un homme à bien des égards surprenant, ce roman qui nous immerge dans les existences des personnages est aussi le récit d’une amitié naissante. Au fil des rencontres, qui alternent de simples échanges sur le palier et des moments de partage parfois très intimes, ces deux êtres qui ne se connaissaient « pas vraiment » apprennent à se découvrir, construisant un lien de plus en plus solide qui ne fait que se renforcer avec la maladie. Étonnamment, dans ce rapport par moments très profond, les personnages gardent l’un envers l’autre une certaine distance, qui apparaît en même temps comme une forme de respect et comme l’expression d’une sorte de pudeur – qui est peut-être aussi celle de la narratrice, s’il est vrai qu’elle ne parlera que très rarement d’amitié. On remarque d’ailleurs que les deux personnages ne se disent presque jamais leur affection, laissant aux gestes et aux petites attentions qu’ils s’échangent avec discrétion, le rôle d’en témoigner. Les rares moments où ils expriment en paroles leur amitié – que l’autrice, par cette forme de réticence, arrive à suggérer avec délicatesse tout en en dévoilant la force – sont alors d’autant plus marquants :

Lorsque, enfin, je pensai à la petite carte jointe et ouvris l’enveloppe, je lus que les personnes dont il n’y avait pas besoin de se méfier étaient rares, et que ce n’était pas une raison pour ne pas les reconnaître lorsque la chance en mettait une sur son chemin.

La narratrice sera d’ailleurs elle-même surprise d’entendre son voisin, d’habitude aussi discret et en apparence détaché, dire à un moment qu’il se sent « entouré d’amour », une phrase troublante compte tenu de leur relation qui, bien que marquée par l’affection, la confiance, le respect, alterne toujours intimité et discrétion, « compréhension » et « incompréhension », « proximité » et « étrangeté » :

L’homme qui ne voulait pas mourir avait encore prononcé une phrase qui m’avait fait grande impression, sortant de sa bouche. Il avait dit qu’il se sentait entouré d’amour. En dépit de sa solitude, il avait employé le verbe entourer, et malgré sa pudeur, il avait dit amour et non pas gentillesse, un mot pourtant beaucoup plus compatible avec son vocabulaire habituel.

Bien que caractérisé par cette pudeur, partagée par la narratrice – elle tient elle aussi à garder « une petite distance de politesse » et souligne à plusieurs reprises qu’ils ne sont pas « à proprement parler des intimes » –, ce personnage qui paraît parfois indifférent sait aussi se montrer attachant, s’il est vrai qu’il est entouré d’amies (toujours des femmes) qui le soutiennent et l’aident de bien des façons. Toutes dépeintes avec une grande richesse de détails, ces figures qui se lieront aussi à la narratrice dévoilent l’importance des petits gestes quotidiens, contribuant à faire de ce roman un « manifeste » de l’amitié. Parmi ces figures, Gloria, une femme d’une surprenante générosité qui accueille le protagoniste à un moment où il est particulièrement mal en point : dans sa maison transformée en résidence d’artistes pour des musiciennes et des musiciens du monde entier, elle saura l’éloigner de l’atmosphère suffocante des hôpitaux, tout en souffrant elle-même de cette confrontation quotidienne avec la maladie.

Au centre de ce roman qui se déroule sur fond de pandémie de covid – cette circonstance particulière met d’autant plus en lumière l’importance des rapports humains –, il y a le récit de la maladie dont souffre Sándor. Avec la narratrice, nous découvrons avec accablement les conséquences de plus en plus bouleversantes du cancer, accompagnant le protagoniste tout au long d’un parcours dont nous percevons l’extrême difficulté. Si le roman parvient en effet à transmettre la douleur d’un homme qui ne veut pas mourir et se bat pour la vie – tout en fuyant la réalité par à-coups de projets dont la réalisation nous semble de plus en plus improbable –, l’autrice prend soin d’éviter toute emphase, choisissant d’affronter cette thématique à partir du point de vue d’un personnage qui exhibe une certaine distance par rapport au protagoniste. Bien qu’on ne sache dire si l’idée initiale est celle de raconter la trajectoire d’une personne malade, de dresser le portrait d’un homme un peu extravagant, ou encore de parler d’un rapport de voisinage qui se transforme en une amitié, tant l’entrelacement entre ces éléments est réussi, l’idée d’affronter le thème de la maladie à travers la figure d’une voisine de palier se révèle astucieuse, permettant en effet de se pencher sur cette thématique sans que le ton ne soit jamais trop empreint de pathos. On remarque d’ailleurs à ce propos que la narratrice ne donne pas toujours raison au protagoniste – souvent appelé « mon voisin » ou « Monsieur Sándor » –, s’impatientant face à son insensibilité à l’égard des problématiques actuelles ou encore s’irritant de son obstination à ne pas regarder la réalité en face (tout en éprouvant pour lui une réelle compassion et en se demandant si une telle réaction est le résultat du « déni » ou d’une incroyable « force intérieure »). Si cette attitude est partagée par d’autres personnages – Gloria, notamment, qui s’emportera à cause de son indifférence à porter des vêtements devenus trop larges pour lui : une réaction très humaine à la tristesse et à l’impuissance –, l’autrice s’intéresse aussi à la souffrance d’autrui, exprimant avec lucidité les difficultés de celles et ceux qui sont en relation avec le malade et témoignant d’une réalité, celle des proches-aidants, qui reste trop souvent dans l’ombre :

Sándor avait choisi sa lutte, lui avait donné une seule direction possible et rien, jusqu’au bout, ne le ferait changer d’avis. Gloria l’avait compris. Je le savais moi aussi, ainsi qu’un certain nombre de personnes qui l’entouraient plus ou moins. Fallait-il pour autant que chacune se censure, en particulier Gloria dont le regard était heurté chaque jour ? N’avait-elle pas le droit de lui dire que cette chemise ne lui allait plus, alors même qu’elle l’aidait à s’habiller tous les matins ? En quoi cette vérité fabriquée, assénée par un homme qui ne va nulle part ailleurs que vers sa mort, serait-elle autorisée à couper tout le temps le passage à la parole d’une femme qui ose la désigner de son vrai nom de mensonge ? À l’évidence, Gloria faisait partie de ces personnes qui s’effraient davantage d’un arrangement avec les faits que d’une vérité pourtant insupportable. Non pour des raisons éthiques, mais bien parce que, en lieu et place de fuir, elle était là tous les jours et dans les plus petits détails du déroulement de ces journées.

Alors qu’il s’interroge aussi sur la légitimité d’une médecine qui s’acharne à repousser la mort – peut-être plus dans le but d’un progrès de la science que par véritable amour de l’être humain –, ce roman offre un regard pointu sur notre réalité et nous invite à nous questionner sur nous-mêmes. Il nous confronte à nos fragilités et à notre impuissance, illuminant toutefois, à travers une attention marquée pour les détails, la beauté de la vie et la « force des liens » qui tissent le quotidien.