Des êtres presque transparents
Roman

Face à la menace du chaos, une nouvelle technologie promet de rassurer la population : la déréalisation. Pour se protéger des perturbateurs, il suffit désormais de les exclure de la réalité. Le résultat est simple : une société ordrée, traversée de fantômes que l’on peut ignorer avec contentement. Et quand l’écriture est confisquée, tout espoir de changement semble réduit à néant.

Dans ce monde, deux êtres – séparés par un espace infranchissable entre leurs deux niveaux de réalité – tentent de se rejoindre. À l’un, le gouvernement a confié la rédaction du dernier livre ; l’autre se bat pour sortir de l’invisibilité. Bien malgré eux, le sort de l’humanité tient dans la possibilité qu’ils s’étreignent une dernière fois.

Contrôle de l’information et distorsion du discours scientifique, libération de la parole face aux discriminations, révoltes existentielles des jeunes et des femmes : Louise Bonsack explore des problématiques universelles dans ce roman où se rencontrent métaphore philosophique et réalisme magique.

Presses inverses

« Plus et autrement que la réalité »

von Claudine Gaetzi
Publiziert am 26.05.2024

L’écriture est-elle responsable de ce qui trouble le « tissu de la réalité », comme le prétend le gouvernement du monde dystopique imaginé par Louise Bonsack dans son premier roman ? L’écriture, en particulier les textes protestataires, gauchistes et féministes, déclencherait des tsunamis, des avalanches, des maladies, des attentats. Supprimer l’écriture fera disparaître ces perturbations, désordres et maux partout dans le monde. Seuls les programmes radiophoniques et télévisés officiels sont autorisés. Internet est bloqué, bibliothèques et librairies sont fermées. Des patrouilles ont pour tâche de détruire tous les supports qui contiennent du texte et de « déréaliser » toutes les personnes qui détiennent ou font circuler des écrits.
Le processus de la déréalisation a été inventé par le professeur Snek. Ce « dispositif très simple, indolore et rapide » reste mystérieux. Son résultat est sidérant : les êtres déréalisés ne sont plus que des formes floues, presque transparentes, une sorte de brouillard auquel les êtres réels ne prêtent pas vraiment attention, même lorsqu’il s’agit de proches. Si leur présence fantomatique est légèrement dérangeante, elle s’oublie facilement. Nommés les « sans-voix », les déréalisés n’ont quasi plus de sensations corporelles, sauf si quelqu’un les touche, ce qui déclenche chez eux une intense douleur. Ils sont considérés comme incapables d’agir sur le monde réel.

Le récit est habilement construit, jouant sur une alternance de points de vue narratifs, et mettant à profit l’illusion de réel que peut créer l’écriture romanesque, en particulier lorsque que la voix narrative s’exprime à la première personne. Assez rapidement, si cette voix s’exprime en je, on a le sentiment qu’une personne tangible parle, et, pour autant qu’elle ne se contredise pas elle-même, on tend à faire confiance à ce qu’elle raconte, même lorsque cela paraît inhabituel, comme c’est le cas dans cet univers dystopique.
Une partie du roman est rédigée à la première personne, par Isen, un représentant des « forces de l’ordre ». Il arrive à la fin de son « mandat à la tête du Service de l’écriture » dont le but était « l’élimination de l’écriture ». Après quinze ans de travail pour « sauver la réalité du chaos », la démarche est apparemment couronnée de succès : les patrouilles ne trouvent plus aucune trace d’écriture. Cependant, paradoxalement, cette traque et cette répression acharnées ont été documentées et archivées sous forme de rapports écrits par les forces de l’ordre.
Autre paradoxe, alors qu’Isen s’apprête à boucler son mandat, le Ministre lui demande, de rédiger « l’Histoire de la Révolution ». Isen peine à rédiger ce manifeste. Il reste enfermé dans son bureau, il se sent incapable de continuer à vivre avec son amie, May, il coupe tout contact avec elle. Son passé lui revient en mémoire, accompagné de regrets, de honte et de remords. Il se souvient que dans sa jeunesse, il « rêvait de parcourir le monde en écrivant des romans ». Il pense constamment à la première femme dont il a été amoureux, qui a été sa compagne et sa collègue, il se demande s’il pourrait la retrouver, malgré le fait qu’elle a été déréalisée sept ans auparavant. Il ne révèle pas son prénom, il la désigne uniquement par le pronom « elle ».
D’autres parties du roman sont rédigées par une voix narrative omnisciente dont on ignore l’identité. Elle a accès au monde des déréalisés ainsi qu’à celui des soldats-patrouilleurs et de leurs dirigeants. On apprend ainsi que l’écriture n’a pas complètement disparu, que le mot ELLE est encore régulièrement inscrit en différents endroits de la ville. Ce qui intrigue quelques personnes déréalisées qui se mettent à enquêter et à imaginer un plan pour redevenir elles-mêmes réelles et pour redonner corps à l’écriture.
Les noms des trois personnages qui s’engageront dans cette lutte, Ernaux, Leguin et Vonarburg, résonnent comme un hommage à trois écrivaines ; la première a fait de sa vie et du contexte social le matériau principal de son œuvre, et les deux autres, entre science-fiction et fantasy, ont inventé des univers qui questionnent les règles et conventions sociales. Les citations placées en ouverture de chaque chapitre témoignent du fait qu’on écrit en se référant à d’autres textes ou en leur répondant. Alors que le gouvernement, dans le roman, affirme que « la réalité est comme un tissu qui relie tous les êtres et toutes les choses », Louise Bonsack, par ces différents procédés, souligne l’importance des liens intertextuels.
On n’en dira pas plus, pour ne pas dévoiler toute l’intrigue de ce roman intelligemment construit. Tout y paraît si logique, même les paradoxes à peine voilés de l’intrigue, qu’on se laisse prendre au piège, oubliant qu’un récit peut être une mise en abyme, oubliant que les personnages de roman, aussi fort qu’on y croie et aussi intensément qu’on soit ému, n’existent finalement que dans notre esprit de lecteur ou de lectrice…
Grâce à l’écriture, on peut décrire des choses, inventer des mondes et des personnages, susciter des émotions, transmettre des idées, déclencher des réflexions, conserver la mémoire du passé. L’impact de l’écriture sur la réalité est indiscutable. Mais elle n’engendre ni catastrophes naturelles, ni épidémies. Par de fausses nouvelles et des récits mensongers, l’écriture peut certes manipuler les gens, soutenir un régime de terreur. Mais elle peut aussi entraîner des mouvements constructifs, amener à des transformations nécessaires. Du temps de leur relation, « elle » disait souvent à Isen que l’écriture joue un rôle important dans la vie :

Les histoires sont là pour nous rappeler qu’il y a plus et autrement que la réalité, ou sinon comment ferions-nous pour changer la réalité ?