Le Voyage du Salem
Roman

En 1980, la salle des machines d’un énorme pétrolier baptisé le Salem prend feu au large des côtes sénégalaises. L’équipage est sauvé par un navire anglais qui s’éloigne en sachant que le tanker, chargé de 200 000 tonnes de brut, va exploser et provoquer la plus grande marée noire de tous les temps. Mais le géant de fer bascule et coule sans la moindre étincelle. Un mystère, une histoire unique, celle de la plus extraordinaire escroquerie du siècle.

(Actes Sud)

Du «je» au «nous»

von Arthur Brügger
Publiziert am 10.12.2024

Le Voyage du Salem est un récit en trompe-l’œil et pourtant, c’est un récit qui ne triche jamais vraiment : Pascal Janovjak nous y embarque dans un double voyage, comme une épopée par procuration. C’est d’abord l’histoire d’un pétrolier, le Salem, qui a coulé aux larges des côtes sénégalaises, au début de l’année 1980 ; mais c’est aussi et surtout le récit d’une fascination, dont rend compte l’auteur avec sincérité pour interroger, en même temps qu’il nous raconte cette histoire, le vertige qui a suscité le désir d’en faire un roman.

Deux époques et deux récits se juxtaposent, signalés par une alternance entre deux polices de caractères : on suit ainsi en parallèle le journal fictif d’un matelot du Salem, dans la peau de laquelle l’auteur se love, entre décembre 1979 et mars 1980 ; et le journal de bord de l’écrivain qui entreprend ce récit à la fin de l’année 2020, confiné dans son appartement romain, où il fait face comme le reste du monde à la pandémie de la COVID-19, trouvant dans l’écriture et son enquête un moyen d’échapper aux affres de ce quotidien mortifère.

À la manière d’un professeur dont la passion est contagieuse, Janovjak parvient peu à peu à nous transmettre son obsession de comprendre, instituant le lecteur en complice de son enquête dont on sait d’emblée qu’elle ne trouvera de résolution possible que par les moyens de la fiction : « J’ai enquêté, à la manière dont on enquête quand on écrit un roman : de biais, sans chercher de coupable et sans même être certain qu’un crime ait été commis. » (p. 12) Car les questions que posent la disparition du Salem sont des questions existentielles, auxquelles on ne saurait apporter de réponse définitive, ce qui en fait précisément une matière pour la littérature. Aussi bien, derrière l’énigme laissée par l’évaporation soudaine de ce navire chargé de 200 000 tonnes de pétrole dans les tréfonds de l’Atlantique, et dans les marges de l’Histoire, ce qui intéresse l’auteur, c’est d’abord « la distance qui existait entre les êtres, l’abyssale diversité de leurs expériences et de leurs savoirs. Et peut-être aussi – mais [il] n’en était pas encore conscient – l’écart qui séparait le tumulte de la réalité et le cliquetis de [s]on propre clavier. » (p. 24)

Deux voix, deux histoires, deux mondes et deux époques s’entremêlent ainsi, tandis que l’auteur parvient à nous en faire peu à peu saisir la profonde et nécessaire complémentarité, au détour notamment d’un récit périphérique qui vient s’ajouter au cœur du roman. Janovjak nous raconte en quelques pages l’épopée d’un certain Donald Crowhurst, qui entreprend en 1968 de participer à une course en bateau autour du monde, dans laquelle il brûle toutes ses économies. Rapidement, le rêve tourne au cauchemar, tandis que Crowhurst réalise que son trimaran, conçu par ses soins, est en fait beaucoup trop lourd, ce qui le condamne à une alternative impossible : « c’est la ruine, ou le risque de mourir. » (p. 97-98). Cet Ulysse des temps modernes trouve alors dans son désespoir une troisième voie – il va rédiger un faux journal de bord, autrement dit se sauver par la fiction :

Crowhurst commence donc à remplir son journal de relevés imaginaires et de vents fictifs. Il mesure des azimuts rêvés, des zéniths virtuels, griffonne de faux calculs dans les marges. Il note l’apparence des nuages, parle d’une mer aux reflets violets dont il emprunte la description aux livres qu’il a emportés. (p. 98)

L’allégorie constitue évidemment une clé de lecture : Janovjak nous livre ici une habile mise en abyme de sa propre démarche – c’est un peu de lui qu’il reconnait en Crowhurst, comme nous retrouvons une part de nous-même dans sa quête de sens et dans ses doutes. Car, en s’appropriant l’histoire du Salem par la fiction, Janovjak nous livre aussi la sienne, se confiant notamment, dans des pages autobiographiques d’une grande douceur, sur sa relation avec sa fille. Au détour d’une conversation, la jeune Chloé lui apprend qu’elle écrit, elle aussi, un journal, après avoir lu pour l’école celui d’Anne Frank – elle aime dans ce geste avoir le sentiment de « parler avec quelqu’un, quelqu’un en qui on [peut] vraiment avoir confiance. » Cette confidence bouleverse son père, et se suffit à elle-même. Elle dit tout.

Alternant entre le véridique et le vraisemblable, ce roman s’ouvre en je et se termine en nous. Écrit en solitaire durant un isolement forcé, il témoigne d’un vibrant appel à se retrouver, et à tisser nos histoires ensemble, tandis que le pont du Salem se fait la métaphore d’un pont symbolique à reconstruire entre nous, comme en rend compte le narrateur fictif, peut-être à son insu :

Les équipages vont et viennent. Les hommes embarquent, ils travaillent, puis ils sont remplacés par d’autres. Le Salem garde leurs histoires. Toutes ces voix se mêlent à sa voix. Et le navire et les hommes travaillent ensemble, ils transportent sur la mer des choses profitables aux gens. (p. 72)

Né comme le roman d’un fil rompu, ou d’une histoire en suspens – celle d’une probable « escroquerie » –, Le Voyage du Salem devient le roman d’un dialogue authentique et fragile, que notre lecture essaie humblement de maintenir vivant.