La double nuit du lac
Entre les deux rives d’un lac profond, Julien Burri révèle, dans ce récit envoûtant, le bouleversement de la séparation amoureuse. Un après-midi d’été, le narrateur traverse le lac à la nage et un autre homme, aimé, le regarde s’éloigner depuis le rivage. Commence alors une quête nourrie par la mémoire du cœur et les mouvements souterrains de la nature.
Depuis l’ancienne ferme dans laquelle il vit, enveloppé par le bruit des bêtes et le souffle du vent, il attend de voir comment la vie peut le surprendre. La forêt lui livre des indices, et les pas des absents se dessinent dans le limon du vivant. Ce récit mouvant, empreint de poésie, glisse une question intime : est-ce qu’il suffit de traverser un lac pour ne plus aimer, ou pour aimer différemment ?
(Editions La Veilleuse)
Un roman de poète, tendre et intimiste
C’est un roman de poète. Travail d’orfèvre d’une douceur inouïe, ode à la solitude qui rend au temps son épaisseur, La double nuit du lac se laisse difficilement résumer. Peut-être faut-il seulement y plonger d’un seul mouvement à l’instar du narrateur traversant un lac, d’une rive à l’autre ; se laisser guider par ses sensations, attendre d’être tout entier habité par les traces des fantômes qui continuent de vivre en nous.
On connaît à Julien Burri, auteur d’une douzaine de livres, une plume vive, sensible, d’une précision remarquable. Dans son dernier récit, Parades (Paulette éditrice, 2022), il mettait son lyrisme au service d’un retour vers ses premiers désirs amoureux ; ici, la sensualité se love dans la nostalgie d’une relation sensible au monde.
D’une scène d’intérieur à une traversée de la forêt, le narrateur est à la fois discret et omniprésent, quand son amoureux, jamais désigné autrement que par le pronom il, ne cesse de se dérober. Au fil des pages, il s’éloigne, se fait transparent et insaisissable :
Il est devenu un point, là-bas, peu à peu mangé par la lumière.
Un souffle de vent, un battement d’ailes ; désormais le monde a changé, rien ne sera pareil.
Le point-virgule ponctue l’indicible disparition : la plume est assurée, le style d’une maîtrise incontestable. Les paragraphes sont courts, non pas pour rappeler des vers mais sans doute plutôt pour figurer encore sur la page les blancs à combler, le manque omniprésent qui accompagne le narrateur au fil des saisons passées dans une maison dont tout lui rappelle l’amant disparu mais aussi la campagne dans laquelle il a grandi :
Cette maison n’a pas été conçue pour un couple tel que le nôtre, deux hommes sans enfants qui ne cultivent pas la terre.
Elle n’est pas hostile. Simplement, elle a été bâtie pour d’autres vies, au milieu du XVIIIe siècle, des vies soumises aux aléas des pluies, des sécheresses et du gel.
Les gestes des anciens occupants, des générations de paysans qui sont nés, qui ont vécu là, qui sont morts dans ces petites chambres, se répètent saison après saison.
Des gestes d’un autre poète ont peut-être accompagné le surgissement de ce roman, en partie écrit lors d’une résidence à la Fondation Michalski en juin 2022 : on reconnait en effet dans l’attention portée à la beauté des plus petites choses – ici le bruissement des feuillages, là l’œuf fécondé d’un perroquet – le regard que dans un autre temps, Gustave Roud portait sur de mêmes paysages. Filiation possible entre deux poètes et critiques romands que deux générations séparent, mais qui partagent ce même regard d’une tendresse inouïe portée sur les gestes les plus minuscules et essentiels des autres vivants. Mais lorsque Roud pouvait raconter amoureusement les gestes des hommes travaillant la terre, Burri n’en restitue que les vestiges dans la mémoire de son narrateur :
Mon enfance s’est déroulée dans cette campagne lentement vidée de ses paysans, de ses bêtes, une campagne qui glissait vers l’absence. Dans le champ, on percevait les derniers échos d’une vie commune.
Si le ton du texte est intimiste, le je ne se recroqueville pas sur lui-même, reste toujours en mouvement, à l’affut. Il nous guide au fil d’un sentier connu – toujours le même, pour ne pas perturber les chiens dans leurs habitudes – comme à travers ses souvenirs, jaillis au hasard d’innocents déclencheurs : la neige qui tombe rappelant l’hiver 1985 au retour du premier voyage en avion (« On skiait en pleine ville de Lausanne, rue du Petit-Chêne. ») ; une chanson de Balavoine lancée dans un juke-box le tourne-disque reçu à cinq ans, accompagné d’un mémorable « quarante-cinq tours à la pochette d’argent ». Et comme la mémoire permet de superposer plusieurs couches de vie, le texte s’enracine peu à peu dans les strates d’un passé plus lointain, tandis que le réel devient, à travers le regard du narrateur, l’interface à partir de laquelle peut se déployer un lien vers toutes les autres formes du monde animal, végétal ou minéral.
Dans ce roman paru chez La Veilleuse, nouvelle et prometteuse maison d’édition lausannoise, les animaux sont d’ailleurs nommés, quand les humains n’ont pas de nom – seul l’écho d’un prénom rejaillit à la fin d’un chapitre, via des paroles adressées au cacatoès blanc, Nana. Derrière son apparente douceur, ce choix simple mais radical invite déjà à renverser les hiérarchies et à saisir la stratégie du repli vers le beau comme la possibilité de survivre aux douleurs les plus intimes, comme aux grandes blessures du monde.