Emma au jardin
Emma est une grand-mère, comme nous en avons tous une. Ces poèmes narratifs sont un regard de sang-froid posé sur les choses du quotidien et où l’intime est dépeint sans artifice, avec une langue brute qui figure celle d’Emma. L’auteur prête sa voix à D’autres vies que la [sienne], pour reprendre le titre d’Emmanuel Carrère.
C’est le jour du marché. Il pleut.
Elle met un sac plastique sur sa tête
Comme s’il était un robuste k-way
Mais Emma tient à rester coquette :
Elle accorde le sac à ses habits
Bleu myrtille, blanc papier, vert kiwiEn hiver, elle se les pèle
Les patates du marché
Qui traînent dans le garage
Depuis l’été passé
(Editions Empreintes)
Rezension
Emma vit seule. Léon, son mari, est décédé. Elle a un grand jardin qu’elle administrait autrefois « comme si c’était un État ». Comme rien n’est plus précieux que ses fleurs, elle s’en occupe toujours, en se faisant aider car elle est désormais percluse de douleurs. Elle entretient des liens forts avec sa famille et son voisinage. Son quotidien est riche, elle s’y consacre avec soin. Elle a diverses manies qu’on découvre avec amusement.
Dans une métrique qui oscille entre régularité et souplesse, mais dont les rythmes et les sonorités sont toujours accordées à la signification des poèmes, Matthieu Corpataux fait avec sensibilité et tendresse, en une suite d’instantanés, le portrait d’Emma. Il décrit les lieux où elle s’active, les personnes qu’elle côtoie, dont ses enfants qu’elle appelle régulièrement même quand elle n’a rien à leur dire, juste pour manifester son existence. Quand « le petit-fils » lui rend visite, elle « ne ménage pas ses efforts », et on devine qu’il est le narrateur de ce recueil.
À travers les occupations et les objets du quotidien, Emma nous devient familière. Ses traits de caractère, ses habitudes, nous évoquent souvent à une personne que nous connaissons. Des détails, apparemment sans importance, peuvent être révélateurs et émouvants :
Qu’elle fasse vite une course
Ou qu’elle y aille gentiment
Tout est question de diligence
Comme s’il y avait une urgence
À acheter des condiments
Ou de l’ail des ours
De très nombreux poèmes tiennent en une strophe brève, de 4, 5, ou 6 vers, quelques poèmes comptent 9, 12 ou 14 vers, entre eux s’intercale un texte de deux pages en prose, puis le volume se termine avec un sonnet. Cette variété montre que l’auteur ne se plie pas à une règle fixe mais adapte toujours la forme au contenu. Recourir à des formes métriques joue un rôle sémantique. Les sujets des poèmes acquièrent une musicalité généralement absente du langage usuel et la brièveté leur confère une densité qui peut devenir poignante :
Dans son jardin-État
Elle a nommé le bourdon
Ministre de la mélancolie
Et les rhododendrons
À la diplomatie
Il arrive que les phrases, et même les mots, soient scindés, enjambant les vers. La vie se découpe avec ses hiatus, ses respirations, ses bizarreries, ses exceptions, tandis que la signification des mots apparaît troublée.
Léon fumait beaucoup, sa mort marque un changement dans la maison d’Emma :
L’odeur de fumée, qui imprégnait
Les coussins, les tapis, les habits
Les repas, les conflits, qu’elle abo-
Minait, lui manque un peu, parfois
Bien que son choix esthétique et idéologique soit de décrire la vie d’Emma sous l’angle de la réalité ordinaire, Corpataux recourt quelquefois à des mots rares, faisant rimer « véranda » avec « concordat », « charmilles » avec « familles » et « mandragores » avec « égrégore ». Mais comme la vie est faite de contrastes, apparaissent aussi des onomatopées, « schlack », « et hop », des tournures orales, « y’en a d’ceux », des désignations de magasins et d’objets par leur marque, car comment faire sans la Migros, le Maggi et l’Assugrin ?
Jouer avec le sens et la sonorité des mots permet de figurer avec douceur la tristesse :
Depuis le départ de Léon
Maman laisse dans son salon
Une lampe allumée – ampoule
À très basse consolation
Alors on aime Emma, pas seulement quand elle est occupée à entretenir son jardin, mais aussi quand elle se soucie que les franges du tapis soient droites, collectionne les sacs en plastique, s’habille avec « des habits sophistiqués », récupère le papier des cadeaux, cuisine « ragouts et ragots », contemple les photos de son mariage, va vite chercher à la cave des boissons pour ses visites. Comme le narrateur, on a le sentiment que lorsque « Emma s’en ira », c’est tout un monde qui disparaîtra. Qu’en gardera-t-on ? Comment s’en souviendra-t-on ?