Une mémoire d'étincelles et de givre
Pour ainsi dire
L’air était si vif
sur le souffle coupé
le pas si mesuré
à flanc de précipice
le clair de lune si adossé
aux prédications évasives
qu’il fallait convaincre
la fragile étincelle
de recomposer avec le givre
dépositaire magnanime des signes
l’unité originelle
de l’aventure et de la poésie.
A. V.
Et toi qui planches aujourd’hui sur des jardins d’hiver, toi l’homme de plume penché sarclant là où s’enfouissent les derniers pétales de rose, hâte-toi sans hâte, avant la neige, de parachever la légende qui, enfin, te libérera de cette enfance, la tienne, hantée, dès l’origine, des trilles matinaux de l’alouette.
(Editions Empreintes)
Rezension
En 2020, à l’occasion de ses nonante ans, les moissons furent riches pour Alexandre Voisard. Il publiait un nouveau recueil, L’ordinaire et l’aubaine des mots (Empreintes) ; deux monographies, parues chez Infolio, lui étaient consacrées, l’une par Arnaud Buchs, l’autre par Isabelle Falconnier ; ses travaux graphiques étaient exposés au Musée de l’Hôtel-Dieu de Porrentruy. Nullement éphémère, cette fécondité ne cesse de produire de nouveaux fruits : un recueil en 2021 – Qui vive. Un cahier de la main gauche (Empreintes) – ; une reprise en 2023, les éditions Florides helvètes reprenant un livre de 1984, Les Rescapés et autres poèmes, avec une préface inédite de Valery Rion ; la parution enfin d’Une mémoire d’étincelles et de givre.
Un poème de 1984 fait écho à ce qui porte le recueil de 2023. Il s’intitule « Un vœu encore » :
À la fin des jours
sous la bise une fois pour toutes sanguinaire
je voudrais que l’on trouve encore
parmi les décombres et les déroutes
un petit rameau d’aubépine pour chacun
comme la neige ultime sur la bouche.
Dans l’avant-propos à Une mémoire d’étincelles et de givre, c’est « avant la neige » que le poète contemple la « traversée du siècle » qu’il a accomplie, s’enjoignant à se hâter « sans hâte » pour « parachever la légende ». Il lui reste à ordonner « le rituel des survies », il lui « incombe encore de veiller sur ce qui demeure / d’inouï parmi les débris de l’abondance », il lui « faut poursuivre cette quête de miel » avec sa mie, et danser encore avec elle. Même s’il se demande ce que « le verbe falloir » a encore à lui dire, le poète écoute sa voix sentencieuse, il s’invite sans cesse au « recommencement ».
Se retournant sur son passé, le poète fait jaillir de « l’atelier de l’espérance » des étincelles qui brillent plus vivement que le givre ou la neige sous lesquels la mémoire parfois s’étouffe. Car le « livre de la vie » est « ce chantier / toujours recommencé à chaque crachat en l’air ». Parcourue de sentences, d’injonctions, d’« encore » et de « toujours », de verbes au futur et à l’impératif, une énergie anime le recueil entier, invitant à la survie et au devoir d’aimer, comme le souligne le dernier vers : « aimer d’avoir aimé te requiert d’aimer encore ».
Alexandre Voisard réunit dans Une mémoire d’étincelles et de givre huit ensembles de poèmes, dont deux avaient connu une publication antérieure. Certains comprennent des poèmes sans titre, unis entre eux par un même type de strophe, comprenant cinq, six ou encore dix vers libres. « En cette mémoire de givre » et « Au voisinage des eaux dormantes » forment deux sections consacrées à « ma mie », mère, femme, amie multiple et unique à la fois :
Fut-ce fatalité ou miracle ma mie
Que vous soyez nos mies plus d’une en nos lits
Plusieurs à chaque nuit que Dieu fit
Deux sections – « Des échos d’alentour » et « Au gui bienveillant » – sont composées de poèmes munis d’un titre : souvenirs et scènes d’enfance traduits en fables ou en histoires, dans la première ; leçons de vie dans la seconde, ainsi lorsque le temps humain, dans le poème « Aeterno », se laisse tenter par les cycles renaissants de la vie végétale. La section intitulée « Petite musique de colportage », entièrement conjuguée au futur, dit en strophes de six vers l’avenir possible et précaire d’un poète-colporteur :
la porte sera devant toi grande ouverte
tu t’en iras voir ailleurs résolument nomade
avec un baluchon de foulards et de riens
et cette valise râpée pleine de papiers à relire
que tu vendras à quelque autre semblable
pour un demi-pain de blé noir.
La dernière section, « Retouches au paysage », est la plus longue : elle comprend des poèmes de cinq vers où le poète s’adresse des messages et des injonctions : « Prends encore le temps de conter aux orées […] », « Il faut encore il faut toujours falloir / aimer toujours pour vivre tant qu’on vit de si peu ». Il se souvient, à l’imparfait, de l’enfance « aux mains braconnes », qui résistait aux impératifs de l’école, de « clairs de lune nacrés » ou du « prodige de joie qui ce matin-là t’étreignit ». Il n’oublie pas que « reste l’inaccompli heureux d’un perpétuel désir », celui « d’aimer encore ».
Si le vers rythme et scande la voix, les poèmes de Voisard sont tenus par la phrase, qui charpente et articule le flux des mots et des images. Le verbe conjugué, à tous les modes et temps, y est omniprésent, de même que les conjonctions qui chevillent le poème. Les pronoms – tu, nous, vous, on – font entendre une polyphonie où chacun est interpellé et « pousse son air de rien ». Loin de la pure nomination ou de la simple description, cultivant le discours adressé, la poésie de Voisard instaure et fait vivre une relation, avec autrui et avec le monde.
Son vers souple et plein d’allant, sa syntaxe ferme, Alexandre Voisard les a conçus lentement, comme un funambule de la langue qui a volé à l’école ce qu’elle lui offrait de meilleur :
Les chemins furent longs et austères
jusqu’à lire entre les lignes ce qui cloche
résonne déchante et insinue diablement
la grammaire française pourtant à ce prix
nous gratifiait d’illuminations jubilatoires.
Contre les interdits et les décrets, contre l’autorité des censeurs, baillis et commissaires, Voisard s’est inventé une langue poétique à la mesure de sa rêverie, à la hauteur de son imaginaire aérien et rétif à ce qui va droit :
[…] les enfants parlaient à père et mère
de ce qui va de travers quand le moindre vent
tourne les pages tel un moulin que les images soûlent.