Vous, les ancêtres Roman
La destinée d’une femme, orpheline, boiteuse, esclave qui, libérée, devient propriétaire, donne naissance à quatre filles et rêve pour elle et les siens d’un royaume.
Née en Cornouailles, Jane est accusée de vol et déportée aux Amériques en 1684. Cette boiteuse sert durant sept ans dans une plantation. Elle apprend à lire dans la Bible, où elle découvre un verset qui promet une descendance puissante à une boiteuse affligée. Elle ?
Deux siècles plus loin, c’est Johann qui, au pays des hommes fiers, part à la recherche des gorilles. Il découvre un secret qui le relie à une dynastie de boiteux. Des boiteux qui traversent les temps et les mondes pour se délivrer de chaînes invisibles.
Bessora construit une œuvre puissante, étonnante, qui explore avec la même grâce la vérité de l’Histoire comme le réalisme magique.
Se (re)connaître pour être enfin libres
Le 13 mai 1667, quelque part en Cornouailles, Abigaïl Welsh, « vierge depuis vingt-six ans et trois mois », découvre un « énorme couffin » transportant un nourrisson : « cette poubelle navigable rassemble une loutre, un oisillon mort, des restes de langes végétaux, une pâte de selles mêlées d’urine, l’enfant et une fleur puante, qui se love dans son cou » (9). Abandonné à un fleuve par sa mère, une fille de « treize ou quatorze ans » aux « cheveux rouges » et aux « yeux jaunes », accusée d’avoir « couché avec le diable », d’être une sorcière, donc, et qui mourra peu après des séquelles de son accouchement, l’enfant sera adopté par Abigaïl, et baptisé du nom de Jane. C’est à partir de cette scène initiale que se déploiera la trame dense et vertigineuse du nouveau roman de Bessora, couronné du Prix suisse de littérature 2024 et du Prix Ahmadou Kourouma 2024, premier tome de La Dynastie des boiteux dont ont déjà paru, en 2018, Zoonomia et Citizen Narcisse, respectivement les tomes III et IV d’une tétralogie qui se construit de manière non linéaire.
Jane Welsh, élevée par sa mère adoptive, travaillera sur le domaine de Lord Somerset, dans le Wessex, et se verra condamnée à l’exil, accusée à tort d’avoir volé un pot de lait. Elle est transportée dans un bateau de traite aux États-Unis, au Maryland, où elle sera vendue à un Tyrolien du nom d’Arnold Schwarz, « chêne autrichien » auquel il vaut mieux « se plier », grand amateur, par ailleurs, de Linzertorten. Affranchie au bout de « sept ans, cinq mois et treize jours de servitude », elle rencontrera un esclave originaire du Gabon, Banneka, avec qui elle fondera une famille qui prendra le nom de Benneky. Alors qu’elle boite depuis qu’elle s’est mise à marcher, lui porte sur son front une « cicatrice en forme de couronne ». Ensemble ils seront à l’origine d’une nouvelle dynastie dont le roman évoque sept générations, mettant l’accent sur les deux premières et la dernière.
Le couffin de Jane évoque à ne pas s’y tromper le panier de Moïse, et c’est à partir de la lecture de l’Ancien Testament, plus particulièrement de deux versets du livre du prophète Michée (4, 6-7), dans la version de la traduction de Sacy, que Jane va se donner pour mission d’engendrer une nouvelle dynastie : « En ce jour-là, dit le Seigneur, je rassemblerai celle qui était boiteuse, et je réunirai celle que j’avais chassée et affligée. / Je réserverai les restes de celle qui était boiteuse, et je formerai un peuple puissant de celle qui avait été si affligée » (109). Sa résolution est prise : « Peu importait que je fusse ou ne fusse pas la boiteuse biblique. Elle serait mon inspiratrice. Elle patronnerait mes accomplissements » (110). En effet, comme elle le dira à Banneka : « Après tout, qu’aurait la Bible de si spécial qu’elle ne parle pas de moi ? » (140).
La composition hétéroclite, incongrue et inédite du couffin n’est pas sans évoquer le principe du bricolage mis en évidence par Claude Lévi-Strauss dans La pensée sauvage, mais elle peut aussi et avant tout être comprise comme une manifestation du principe de créolisation, entendue dans le sens d’Édouard Glissant et, à sa suite, de Patrick Chamoiseau, comme un assemblage improvisé et imprévisible d’éléments a priori irréconciliables. Ce principe préside à la construction du roman sur tous les plans : au niveau local, il se retrouve dans des figures comme le couffin ou les Linzertorten, faites dans la cuisine de Schwarz avec les moyens du bord, c’est-à-dire avec des châtaignes, à défaut de noisettes ; au niveau de l’intrigue, il est présent dans le caractère métissé du lignage de Jane et de Banneka ; au niveau du roman dans son ensemble, il préside à la construction d’une narration fondée sur le ‘réalisme magique’ et des récits venant de cultures très différentes : le récit biblique se combine avec la mythologie grecque, notamment le mythe d’Œdipe et celui de Narcisse, ainsi que des croyances africaines, toutes ces références étant librement associées et transformées au service d’un tout inédit ; s’y ajoutent tout un réseau de noms propres qui évoquent des univers très hétéroclites – Jane, Lord Somerset, Arnold Schwarz, Tituba, Soyinka, etc. –, ainsi que l’insertion de sources historiques, également adaptées au besoin de l’œuvre ; finalement, le principe de créolisation s’applique aussi au niveau stylistique, la voix de la narratrice Jane, voix la plus présente dans le roman, adoptant tantôt un ton voltairien, ironique, tantôt un ton humoristique, et faisant vibrer, à d’autres moments, une corde mélancolique voire tragique.
Une malédiction semble peser sur la dynastie de Jane. Nées dans une certaine prospérité économique due au travail aussi acharné qu’enthousiaste de leur mère sur les terres acquises après son affranchissement, les filles de Jane refusent la maternité et quand, tombées enceintes malgré elles, elles enfantent, elles meurent en couches, comme est morte, jadis, la « sorcière » aux « cheveux rouges » et aux « yeux bleus ». Les enfants qui naissent boitent, comme boite Jane. Le boitement se transmet de génération en génération. Les êtres morts ne sont pas morts, ils sont omniprésents : ils hantent les vivant·e·s, continuent à vivre dans des animaux – notamment dans les Nginas, les « hôtes d’esprits défunts », « nom donné au gorille par les indigènes » du Gabon –, ou dans des végétaux, et viennent manger la nuit dans des écuelles qu’on met sous la table à leur intention, sachant que les « morts errants », celles et ceux qui ne trouvent pas où se loger, ont faim.
La malédiction qui pèse sur la dynastie s’explique tout autant en amont, par l’ascendance, qu’en aval, par la descendance, les deux formant un tout. La dynastie de Jane se construit sur les souffrances de l’ostracisme et de l’esclavage, qu’elle surmonte à sa façon par des alliances qui échappent aux catégorisations discriminatoires. Or le dernier descendant dont parle le roman, Johann, qui vit au XIXe siècle, en pleine expansion du discours raciste moderne, n’a qu’un rêve : être le premier « homme blanc » à approcher « le gorille » (289). Mais l’approcher ne lui suffira pas, il l’abattra et tuera ainsi, sans le savoir, dans un geste œdipien, sa bisaïeule Johanna, petite-fille de Jane. Tel Œdipe encore, il réalisera son crime, ayant aussitôt l’impression de prendre la balle lui-même : « son piège [à Johanna] s’était refermé » (284) sur lui. De fait, Johann influe sur le destin des ancêtres tout comme les ancêtres influent sur le sien. Les ancêtres ne cesseront de revenir tant que les descendant·e·s ne leur auront pas rendu justice et n’auront pas assumé leur propre identité. Tant que cela ne sera pas le cas, tout se répétera à l’infini comme toutes et tous s’appelleront Mary, Marie, Johann, Johanna ou Jean-Marie, et boiteront, qui de jambe qui de langue. La spatialisation du temps, récurrente dans le roman – « Six mille kilomètres plus tôt » (237), « Les lointains présents » (260), « Un siècle plus à l’Est » (280) –, dit bien la solidarité, pour le meilleur et le pire, entre les générations à travers les espaces. Si Lord Somerset, collectionneur d’horloges, « croyait dur comme fer à l’existence du temps, à sa régularité, à sa mesure » (30), Johanna, elle, fabriquera une montre qui va à rebours. L’alternance de différents niveaux temporels, ortho- et rétro-chronologique, linéaire et circulaire, s’intensifie de façon vertigineuse dans la dernière partie du roman.
Comme le suggère l’épithète oxymorique qui l’accompagne, la « dynastie puissamment boiteuse » fondée par Jane ne s’inscrit pas seulement sous le signe d’une malédiction, mais également sous celui d’une élection, d’un accomplissement, prenant, dans cette perspective, l’exact contre-pied – c’est le cas de le dire – de la légende d’Œdipe : se (re)connaître, donc, et se faire reconnaître, pour être enfin libres, pour pouvoir enfin marcher debout. C’est ce que réalise de manière performative Vous, les ancêtres en réponse au constat de Jane : « […] nous sommes des exilés et des vaincus. Outre des fantômes sans visage et sans gloire, nous n’avons pas d’ancêtres. Nos spectres sont sans histoires à raconter. La mémoire est un privilège des vainqueurs » (111). L’histoire de Jane et, avec elle, l’histoire de toutes celles et tous ceux qui ont eu un destin similaire, entrera désormais dans la mémoire collective. Tout comme celle de Banneka et celle de Sarah, sa sœur peut-être, amie de Jane et dont le fils bâtard, un autre John, tuera, en pleine connaissance de cause, le « chêne autrichien », son père, pour écrire à sa mère : « Vous avez formé un peuple puissant » (275).
Tout comme le mythe d’Œdipe, celui de Narcisse, autre motif central dans le tissu complexe du roman, se voit reconfiguré lui aussi : le Narcisse, avec majuscule, déposé par Jane dans une Bible volée au jeune magistrat qui lui avait sauvé la vie en citant Michée 2, 10, accompagnera Jane et ses descendantes sans jamais mourir. Gardant l’âme de l’ancêtre aux « yeux jaunes », il s’assombrit et luit, dégage des odeurs tantôt puantes et tantôt suaves, au rythme des malheurs et bonheurs de Jane et de ses filles, et semble constamment rappeler que l’amour qu’on porte à soi-même est indispensable à la (sur)vie.
Le ciel et en particulier la constellation de Bérénice avec, au milieu, l’œil noir, constitue à bien des égards la clé de voûte du roman. Figure complexe, à la fois rassurante et menaçante, cette constellation, omniprésente dans le roman, transcende l’espace et le temps, soulignant ainsi l’indissoluble solidarité qui lie les générations. Mais le ciel, c’est aussi l’espace que conquerra Johanna Banneky, dont Vous, les ancêtres fera la première astronome de peau noire. Per aspera ad astra.