Le Bonnet rouge

Depuis 1792, le bonnet rouge est le symbole de la République française. Il rappelle celui, phrygien, des esclaves romains affranchis. Les sans-culottes ont forcé Louis XVI à le porter, Napoléon l’a interdit, la Troisième République en a coiffé Marianne, la Poste l’a collé sur un timbre. Mais en 1792, que se passe-t-il pour rendre si populaire ce symbole de liberté ?

L’histoire du bonnet rouge est liée aux mercenaires suisses chargés, dès le début de la Révolution, de défendre la royauté et les lieux de pouvoir comme la Bastille et les Tuileries. Mais parmi ces soldats, certains se révoltent, alors qu’ils sont casernés à Nancy, et prennent en otage leurs officiers. Pour cela ils seront massacrés, condamnés au gibet, à la roue ou aux galères. Quand les Suisses rebelles, enfermés au bagne de Brest, sont par la suite graciés par l’Assemblée nationale, ils deviendront des héros populaires, porteurs du message révolutionnaire et du fameux bonnet rouge.

Deux millions de mercenaires suisses ont été au service des rois et princes de l’Europe. Daniel de Roulet nous raconte la souffrance, les amours et l’héroïsme de huit d’entre eux, pris dans la tourmente révolutionnaire et qui donnent à ce texte sa matière romanesque.

Écrit en prose coupée, Le bonnet rouge s’appuie sur des sources historiques ainsi que sur une documentation familiale de l’auteur.

Héros-Limite

Les esclaves des puissants

von Giulietta Mottini
Publiziert am 12.06.2024

Dans Le Bonnet rouge, Daniel de Roulet poursuit sa démarche littéraire à travers des recherches historiques comme en témoignent ses précédents ouvrages, notamment L'Oiselier (La Baconnière) et Dix petites anarchistes (Buchet-Chastel). Ce dernier roman, publié aux éditions Héros-Limite, remonte aux origines du bonnet rouge et rend hommage aux mercenaires suisses du régiment du Marquis de Châteauvieux – au service de Louis XVI – qui deviendront, par la suite, moteur de révoltes et symbole de révolution.

Pour ce récit, Daniel de Roulet choisit une période historique largement racontée et étudiée : l’Ancien Régime et la Révolution française. Toutefois, pour ce faire, il utilise un prisme sortant de l’ordinaire. Ce ne sont ni les aristocrates ni les grandes figures politiques révolutionnaires qui seront au centre du récit, l’attention sera portée sur un régiment suisse et quelques mercenaires en particulier que l’auteur mettra en lumière afin de pallier le manque de reconnaissance à leur égard :

Comment dire la cruauté de leurs officiers
dont les titres ont servi
pour des plaques de rue et des statues,
alors que les soldats rebelles n’ont eu droit qu’à une infamante inscription
dans le grand livre de la chiourme ?

Ce changement de perspective a le mérite de nous faire découvrir des pans de l’histoire peu connus ainsi que de nous permettre de mieux cerner ce qu’impliquait concrètement un enrôlement pour un jeune homme de l’époque. Afin de donner vie au récit historique, Daniel de Roulet transforme des mercenaires, dont il a retrouvé les noms et les dates de naissance, en personnages auxquels il invente un parcours de vie. On fait ainsi la rencontre de Samuel Bouchaye, né en 1771 à Genève, et que l’on suivra au gré de ses péripéties. Après la Révolution genevoise en 1782, il partira pour le pays de Vaud puis en Savoie, où il fera la connaissance de Virginie, dite Perchette, dont il tombera amoureux. Mais quand celle-ci tombe enceinte, elle lui annonce qu’elle se mariera avec un autre homme, Giorgio Dipiazza, fils du propriétaire des carrières où travaille Samuel. Ceci précipitera son départ et le poussera à se porter volontaire auprès du régiment Châteauvieux.

Au fil des chapitres, structurés de manière chronologique, on apprend à quoi ressemblait le quotidien d’un mercenaire, la dureté des tâches à accomplir, la camaraderie qui en découle mais aussi la violence des évènements au cœur desquels ils se trouvent : attaques militaires, bagne ou encore pendaisons et torture sur la place publique.

Le procédé narratif permet de rappeler les individualités qui composent un mouvement de masse – guerre ou révolution – et de montrer à quel point, au-delà des chiffres, se trouvent des hommes et des femmes aux destins bouleversés. Il s’agit pour Daniel de Roulet de rendre compte de vies dont les livres d’histoire ne disent presque rien, celles de gens qui ont combattu mais qui n’auront jamais ni statue, ni nom sur une plaque de rue. Il a retenu le nom de quelques mercenaires que leur général a sacrifié, sur lesquels il a trouvé peu « d’archives et de documents », et il en a fait des personnages, ainsi qu’il l’explique lui-même. On peut toutefois émettre des réserves sur la force d’incarnation de ces personnages bien que le récit se concentre avant tout sur les faits historiques.

Ce que l’on salue, c’est la façon dont l’auteur parvient à attirer l’attention sur des évènements historiques jugés mineurs, en montrant combien ceux-ci ont contribué à des mouvements plus larges, permettant ainsi de contextualiser différents enjeux de l’époque et de montrer leur complexité. On songe en particulier à la libération des mercenaires suisses de Châteauvieux et au symbole de liberté qu’ont véhiculé dès lors leurs bonnets rouges de bagnards.

Le grand portail du bâtiment principal
s’ouvre pour eux
Une foule nombreuse les accueille avec des hourras,
des vives les Suisses de Châteauvieux !
[…]
Leurs bonnets rouges sont jetés en l’air
pour que tout le monde les voie.
[…]
Comment croire que tout cela leur arrive à eux,
pauvres forçats ?

Pour son récit, Daniel de Roulet a choisi une prose comprenant de fréquents retours à la ligne qui donnent un certain rythme à la lecture. Puisque le récit porte sur des exploits historiques et guerriers, on peut y voir une référence à l’épopée antique et à la chanson de geste médiévale. Ce geste formel aurait toutefois mérité d’être précisé davantage : en effet, cette fragmentation des phrases ne convainc pas entièrement dans la mesure où la syntaxe n’est que rarement altérée et la ponctuation maintenue.

Finalement, on éprouve du plaisir à suivre le destin des différents mercenaires et on perçoit les difficultés auxquels ils ont été confrontés, mais on regrette parfois la distinction quelque peu caricaturale qui est faite entre les bons soldats révolutionnaires et les mauvais aristocrates, opportunistes et cruels, dont l’auteur veut à tout prix se distancer, et cela peut-être d’autant plus que l’un d’entre eux fait partie de ses ancêtres. Dans sa conclusion, l’auteur revient sur cette dichotomie entre peuple et gens de pouvoir et il exprime clairement son parti pris :

Les puissants vous accablent
de leur succès.
À leurs esclaves,
aux moins fortunés,
seule la littérature
rend la parole.