Timidité des cimes

Et si l’herbe était plus verte ailleurs, par exemple dans le futur? Avec habileté et poésie, Maxence Marchand aborde la question migratoire dans un avenir opaque. Luisa, une jeune femme privée de sa mémoire, en quête de repères, ayant immigré du passé, sillonne le parc qui fait face à son logement, tout comme un mystérieux passeur, en procès pour avoir fait «voyager» des individus. Sur fond de science-fiction, avec les outils du roman psychologique, ce récit, que l’on peut qualifier de «novella dystopique», révèle la relation unique de ces deux personnages dans un chassé-croisé singulier et sans collision, accentué par le phénomène scientifique de la «timidité des cimes», toujours inexpliqué, qui nomme le fait que les feuillages des arbres se côtoient sans jamais se toucher, dessinant sur le ciel des frontières d’air et de lumière.
La Veilleuse

Rezension

von Valeria Versari
Publiziert am 08.04.2024

En botanique, la « timidité de cimes » désigne le mystérieux phénomène selon lequel « là-haut, tout en haut, aucune des branches, entre les différents arbres, ne se touche ». Luisa, l’une des deux protagonistes de Timidité des cimes, le troisième récit de Maxence Marchand, remarque que cette distance visuelle entre les branches évoque « des frontières… des frontières qui laissent passer l’air et la lumière », assimilant sa compréhension solitaire du monde à ce phénomène sans explication.

En effet, ce ne sont pas tant les personnages et leurs histoires intriquées qui occupent le centre du récit – puisque Luisa n’a pratiquement aucun souvenir de son passé –, mais bien les frontières et les vides qui captivent tout l’espace et réclament l’attention des lecteur·ices. Il s’agit des frontières du temps, qui séparent le passé du présent et du futur, des frontières de l’espace, car des lieux ne sont accessibles qu’à certaines personnes, à certains moments, mais aussi des frontières entre les individus dans une société où on est incités à se croiser sans réellement se toucher.

Présente dès le titre, la timidité est le sentiment dominant dans ce roman très introspectif et psychologique, où il est difficile de comprendre ce qui est en train de se passer. Dans les premiers chapitres, le quotidien semble se dérouler assez normalement : Luisa, femme anxieuse et pensive, est attachée à ses promenades régulières dans le parc en face de son appartement. Elle vit en colocation avec deux femmes, qui s’inquiètent pour elle, silencieuse et solitaire, souvent enfermée dans sa chambre sans même en sortir pour manger. Ce n’est que plus tard qu’on comprend que quelque chose de bizarre et de vaguement inquiétant a eu lieu : Luisa n’a aucun souvenir ni de son passé ni de ses origines. Ensuite, on apprend qu’elle est une « voyageuse », une femme qui a été victime de violences et qui est récemment arrivée dans l’avenir. Dans cette réalité, « les victimes – elles étaient désignées ainsi – ne se souvenaient en rien de leur traversée du temps ». Cependant, excepté quelques explications sporadiques, le fonctionnement dystopique de cette société reste peu clair.

Cependant, ce n’est pas le fonctionnement de cette dystopie qui est au cœur du récit de Marchand, mais plutôt le sentiment d’aliénation qui submerge les deux protagonistes ; ils se perdent dans leurs promenades alors qu’ils cherchent à donner du sens à ce qui les entoure. Sans avoir lu l’épigraphe, les lecteur·ices risqueraient d’être aussi déconcerté·es que les personnages dans la tentative de recoller les morceaux et de comprendre ce qui se joue. L’épigraphe est un extrait du poème en prose Memory for Forgetfulness (1987) de Mahmoud Darwish, poète et journaliste palestinien, qui décrit la séparation forcée de sa terre d’origine. Quand Mahmoud Darwish boit un café, il se rassasie de son arôme et il pense se distinguer ainsi d’un mouton, car rien dans cette dégustation ne peut être extirpé de lui, alors qu’il a été, par la guerre, dépossédé de son pays. Il s’agit donc d’une véritable célébration du café, mais surtout d’une déclaration d’attachement aux origines et aux histoires qui font de nous des individus uniques.

Maxence Marchand reprend directement le thème de la poésie de Darwish. Comme Luisa ne connaît pas son passé, son sentiment d’individualité, la perception de sa personnalité, sont mis à rude épreuve. Dès le début, une certaine importance est accordée au café, une rareté dans le monde où vit Luisa. Comme elle l’a appris, dans cet avenir où elle a été envoyée, il est « impossible de se procurer la moindre goutte de vrai café ». Cependant, au fond d’elle-même, elle sait ce qu'est le vrai café. Cela la relie à son passé inconnu. Ne connaissant pas le prénom du mystérieux personnage qu’elle rencontre régulièrement dans le parc et avec qui elle ressent une certaine affinité, car « il n’avait, tout comme elle, pas sa place ici », elle décide de le nommer Café. Elle explique son choix en disant que « à la seconde où pour la première fois qu’il s’était assis à côté d’elle, elle avait perçu en lui la marque douce et amère du passé, l’odeur de grains frais moulus ». Ainsi, c’est en rencontrant une âme sœur que Luisa découvre ce souvenir caché dans les profondeurs de son âme.

Complètement enchantée par cette rencontre, Luisa « aurait aimé pouvoir glisser un marque-page dans la réalité et la rouvrir, comme un livre, le jour de sa prochaine visite ». À travers les yeux naïfs et pleins d'espoir de Luisa, le monde dystopique de Marchand semble doux le jour et paisiblement silencieux la nuit. La prose est délicate, parfois lyrique, avec des phrases qui capturent les sentiments des personnages de manière précieuse et unique. En effet, chaque mot semble avoir été choisi avec soin, créant une atmosphère contemplative, et invitant le lecteur à s’identifier avec Luisa et à observer le monde extérieur avec elle. La douceur des descriptions contraste avec la dureté de ce monde aliénant et le passé traumatique et mystérieux de la protagoniste, créant ainsi un équilibre subtil entre l’espoir et le désespoir, entre la beauté et la désolation. C’est cette finesse dans l’écriture qui rend l’expérience de lecture captivante et mémorable, équilibrant ainsi le manque d'informations qui peut être parfois source de frustration.

Les histoires de Luisa et de Café sont éludées, elles leur échappent en grande partie, autant à eux-mêmes qu’aux lecteur·ices, et leur impossible rapprochement est probablement destiné à rester éternel. Peut-être que le manque d’information sur le monde diégétique de Timidité des Cimes nous incite à entrer en empathie avec Luisa ; après tout, elle, qui a été déplacée dans le temps et dans l’espace, connaît ce monde encore moins que nous. Mais si le thème des difficultés dues à la migration est abordé presque trop timidement, ce sentiment universel d’aliénation est manifeste, dans cette société de plus en plus déshumanisée, où des robots nettoient les rues, où le café n’a plus le goût du café et où « l’enveloppe extérieure des choses est toujours trompeuse ». Dans le monde actuel, dans la jungle urbaine, nous, êtres humains, ressemblons de plus en plus aux arbres, grandissant proches les uns des autres mais jamais suffisamment pour se toucher, chacun enfermé dans sa propre solitude malgré la proximité apparente.