Le Feu et les oiseaux. Talisman pour le monde qui viendra

Ce livre est un talisman. À feuilleter et à relire, à emporter avec soi comme un objet de protection qu’on glisserait dans sa poche.

Dans le monde d’après, nous chasserons les papillons sombres de la douleur à coup d’histoires à dormir debout.

Face à l’anxiété latente provoquée par l’état du monde tel qu’il nous est rapporté, Céline Cerny et Line Marquis composent ensemble un livre, un recueil d’incantations et d’images. En réponse à cette menace floue, nourrie par des milliers d’images et de chiffres, de projections d’effondrement de nos systèmes politiques, économiques et sociaux dont on ignore les formes et la temporalité, elles s’efforcent de contrer la mise en scène de cette dystopie par un imaginaire résilient. Dans une suite de fragments adressés à la personne aimée, la narratrice mêle des réflexions sur notre lien au règne animal et notre passé le plus lointain, sur l’espoir d’une fluidité des genres, sur la place de l’imagination et le pouvoir des histoires dans nos vies. En résonance aux textes de Céline Cerny, les peintures de Line Marquis ouvrent un univers abîmé mais aussi rassurant et flamboyant, reflet du désir ardent d’offrir d’autres mondes possibles.
art&fiction

Inventer des récits pour alléger le poids de la violence

von Valeria Versari
Publiziert am 30.06.2024

J’ai grandi avec la conviction que seuls
les dinosaures pouvaient disparaître
et que nous, nous serions éternels.

Combien d’entre nous ne se sentent pas concerné·es par cette idée ? N’éprouvent pas ce sentiment, instillé depuis notre enfance, d’être invincibles en tant qu’espèce ? Cependant, tout porte à croire que nous sommes au seuil de la fin du monde, et que l’être humain, loin d’être éternel, est aussi menacé par la sixième extinction de masse. Les conflits mondiaux s’aggravent de jour en jour, tandis que les températures deviennent de plus en plus extrêmes, entraînant des phénomènes naturels qui affectent un nombre croissant de personnes et d’animaux. Dans ce contexte, les relations humaines ne semblent pas s’améliorer : submergés par l’anxiété, les individus se détachent les uns des autres, et les inégalités se creusent. Trouver un espoir pour l’avenir devient de plus en plus difficile.

C’est dans cette perspective que Céline Cerny et Line Marquis ont donné vie à Le feu et les oiseaux : Talisman pour le monde qui viendra. Ce livre est un recueil poétique de réflexions rédigées à la première personne et adressées à une seconde personne, toutes deux anonymes. On ne connaît presque rien d’elles, à part l’amour qui les unit. Le fil rouge du texte est le monde d’après. Tourmentée par un présent effrayant et angoissant, où dans son esprit s’accumulent « les infos sur les microplastiques dans le sang humain, sur la fonte des glaciers, sur la destruction des forêts », la narratrice cherche désespérément à se réfugier dans l’espoir d’un monde renaissant de ses cendres, tel un phénix. Ainsi, au lieu de voir dans cet avenir incertain une source de désespoir et de désolation, elle y trouve la clé de tout espoir.

Dans le monde d’après, il ne faudra jamais se séparer. Plus de manque et d’attente, nos mains toujours prêtes à se frôler.

Dans ce monde imaginé, on entend les oiseaux, les arbres et les rivières, et enfin, l’environnement cesse d’être perçu comme un simple « décor ». Le paysage devient ainsi plutôt protagoniste et complice, il comble les silences et nous permet de survivre, tandis que l’être humain y est parfaitement intrinsèquement intégré. Le futur imaginé par la narratrice est donc aussi un retour au passé, à l’essentiel, avant que la révolution industrielle n’engloutisse tous les bruits de la nature et sépare les humains du monde naturel.

Son imagerie revêt également un caractère politique, prenant en compte la position des femmes dans le présent et dans le passé, en retournant aussi aux milliers d’années « durant lesquelles des femmes ont connu une existence sans oppression masculine ». Dans le monde d’après, « les femmes n’éplucheront plus les oranges pour les hommes ». En envisageant un futur où les femmes ne sont plus confinées à des rôles subalternes, Cerny et Marquis offrent une vision radicale et nécessaire d’un avenir où l’égalité et la justice sont au cœur des préoccupations. Leur œuvre s’inscrit ainsi dans une perspective écoféministe, soulignant le lien profond entre la domination des femmes et l’exploitation de la nature. En réimaginant ces relations, elles proposent une réconciliation avec la nature et une harmonisation des rapports humains, où respect et équilibre remplacent domination et exploitation.

Malgré l’anxiété, la peur et la gravité des questions abordés, le texte de Cerny reste toujours délicat et parfois féerique. Les images créées par ses mots sont tendres et rappellent les rêves, évoquant des paysages naturels accueillants, les étoiles et la tendresse de l’amour. La narratrice elle-même le reconnaît :

J’invente des récits pour alléger le poids de la violence.

Dans un monde où de plus en plus de récits décrivent la fin du monde et de l’humanité telle que nous la connaissons aujourd’hui comme un horizon de désolation où tout est à combattre, il est rafraîchissant de la lire au contraire à travers les mots pleins d’espoir de Cerny, où le retour au passé et à un état plus sauvage est empreint de délicatesse.

Les illustrations de Line Marquis accompagnent harmonieusement le texte. Débordantes de couleurs, de fleurs, de végétation et d’animaux, ces images aussi contrastent fortement avec l’imagination collective de ce à quoi devrait ressembler la fin du monde. Des nuits illuminées par les aurores boréales et la lune, des personnes se reposant au bord de lacs, la présence d’animaux, tout laisse à penser que le monde d’après sera une merveilleuse possibilité de renouer avec l’harmonie entre les êtres humains et la nature. Ces riches illustrations renforcent également l’atmosphère onirique des images évoquées par Cerny et donnent l’impression de lire un conte de fées.

Dans le monde actuel où nous sommes de plus en plus éloignés les uns des autres et de notre passé « sauvage », où l’anxiété devient de plus en plus débilitante face aux défis que nous aurons à relever dans les prochaines décennies, Le Feu et les oiseaux souligne l’importance cruciale de la littérature et de l’imagination dans la création d’un monde meilleur. Ces outils puissants permettent non seulement de concevoir de nouveaux scénarios pour l’avenir, mais aussi d’orienter les gens dans une direction positive, tout comme un talisman. Cerny et Marquis nous rappellent que, même dans « les nuits les plus noires », la capacité de rêver et d’imaginer un avenir meilleur est essentielle pour survivre et prospérer.

Le livre invite également les lecteur·ices à un questionnement sur les éléments qui méritent de faire partie de ce monde d’après. Quelles sont les valeurs et les objets que nous devrons préserver et chérir dans ce futur incertain ? Les dessins d’enfants, méritent-ils une place de choix ? Absolument. L’amour, ce lien fondamental qui unit les êtres humains, et les oiseaux, est-il indispensable ? Sans aucun doute. Et ce livre lui-même, avec ses visions inspirantes et son appel à l’espoir, mérite-t-il d’être conservé et transmis aux générations futures ? Très probablement. En somme, Le Feu et les oiseaux ne se contente pas de peindre un tableau de l’avenir : il nous pousse à redéfinir ce qui est vraiment précieux et à nous engager activement dans la création d’un monde plus juste et harmonieux. C’est un ouvrage qui, à travers texte et images, réveille le désir de protéger ce qui compte vraiment et de bâtir ensemble un avenir plus lumineux.