Tombola

Zita perdue dans le brouillard des Hautes-Alpes, Espe aux prises avec un sapin tombé sur le toit du chalet familial, Joanne jouant de malchance sur son vélo au Québec: dans ces sept nouvelles, Jérémie Gindre pousse ses personnages hors de leur train-train quotidien pour les cueillir dans un moment de solitude. Se met alors en marche la réflexion de chacune de ces femmes, à la pensée vive et indocile. Surprise, tension, accident ou ravissement les attendent en chemin, dans un environnement peuplé d'animaux et sous influence de la météo.

(Editions Zoé)

Images et injonctions socio-culturelles du voyage

von Claudine Gaetzi
Publiziert am 24.10.2023

Dans les sept nouvelles de Tombola, troisième ouvrage de Jérémie Gindre publié chez Zoé, les personnages sortent de leur routine pour entreprendre une excursion ou un voyage et immanquablement le hasard, le mauvais sort, les obligent à remettre en question leur projet initial et à s’adapter. Les éléments naturels, mais aussi les constructions qui modifient les paysages et déterminent des comportements, jouent un rôle important, au point qu’on pourrait quasi les considérer comme des protagonistes. En effet, les interactions entre les personnages et leur environnement sont au centre de chaque récit.

Les réactions humaines, la capacité à faire preuve de solidarité, d’empathie, de courage, les sentiments de peur, de découragement, les élans d’espoir transparaissent, grâce à une focalisation interne habilement intégrée au parti pris d’une narration à la troisième personne. Dans « Sifflet », Zita prévoit de faire le tour du pic de Bure. Elle est confrontée à un grave accident : un randonneur est tombé, il souffre d’une fracture ouverte, et son compagnon a eu beaucoup de mal à alerter les secouristes. Quand enfin le blessé est emmené, « Zita devine que pour Simon cette transition est brutale. Après un moment de fraternité aussi intense, se séparer de son ami doit être dur. Probable qu’il se sent aussi inutile et coupable qu’elle maintenant ».

Jérémie Gindre joue avec les codes narratifs, par exemple en adaptant la structure de son récit au lieu qu’il décrit. « Le cercle du passé & des gens présents » se déroule sur le site de Castlerigg, où une série de pierres sont « rangées en anneau au milieu d’un pré ». Dans un mouvement circulaire, à la manière d’une caméra, les personnes présentes dans ce lieu touristiques sont brièvement décrites. La perspective est renversée : les gens venus pour voir les pierres sont « vus » par les lecteur·ices. Ils deviennent sans le savoir des figurants, dans un happening qui se répète indéfiniment. Le passé et le présent se côtoient sans qu’aucun mystère ne soit éclairci. Et ce qui paraissait être l’enjeu de la nouvelle, l’énigme qui avait décidé Wila à se rendre dans ce lieu, restera irrésolue.

Au début d’« Instructions pour quitter le chalet », Espe découvre, au printemps, qu’un sapin est tombé sur le chalet de vacances familial, brisant le toit. De la neige est entrée, tout le premier étage est pourri par l’humidité. Ce qui semblerait au premier abord être un drame se révèle, au fil des pensées et des souvenirs d’Espe, un événement sans importance. Cependant, c’est la chute du sapin qui amènera Espe à remettre en question toute une série d’habitudes et d’injonctions familiales, dans un enchaînement de petites décisions. La dynamique des changements est parfois surprenante, en particulier quand elle est déclenchée par des phénomènes naturels.

Dans « Plus d’espace pour les dindes », l’histoire apparaît condensée dans le premier paragraphe : « Le soir où Anna remporta un jambon à la place d’un téléviseur quarante pouce dans une tombola, un homme qu’elle connaissait à peine lui cassa une dent sans faire exprès. » Puis chaque élément est déployé, pour occuper de plus en plus de place, jusqu’à ce qu’on saisisse qui est Anna, comment elle a rencontré ce presque inconnu et dans quelles circonstances l’accident est survenu. Cette nouvelle nous rappelle aussi, en le sous-entendant, que le principe d’une tombola est de recevoir un lot en nature, après tirage au sort.

« Parler-vous baleine ? » relate les péripéties d’un voyage à vélo entrepris par trois amies dans les environs du Saint-Laurent. Les difficultés de communication ne facilitent pas les choses. Joanne, agacée par Venice, ne sait comment formuler ce qu’elle lui reproche. Quand elle voit une affiche dont le slogan est Parlez-vous baleine, « elle se rappelle ce temps du mythe, où les humains et les animaux parlaient le même langage » et brièvement elle en éprouve des regrets, avant de préférer que ce que pourraient dire les animaux lui reste incompréhensible. Cette nouvelle se termine abruptement, sur la vision d’une baleine, « comme un éternuement coupe une phrase en plein milieu », au mépris des codes narratifs qui régissent la façon d’amener une conclusion.

« Un papa, mille bouddhas » met en scène l’impossible réconciliation d’une fille et de son père, après une brouille qui date de plusieurs années. Saskia est juriste, à Bruxelles. Wim retape une ferme dans le Morvan, il vivote de ses cultures et de petits travaux. Saskia constate que la maison et ses alentours sont négligés. Après un mauvais repas, elle passe la nuit sous une couette qui pue le moisi. Le lendemain son père se consacre à ses activités habituelles, en l’emmenant partout. Il conduit trop vite. Il est complètement fermé à ce qu’elle voudrait lui dire. Le constat est amer : « Aujourd’hui, après une rupture de presque dix ans, on dirait qu’il ne reste plus aucune intersection entre leurs réalités. Saskia se demande à quoi tient encore cette relation ». Le père semble faire corps avec l’environnement dans lequel il a choisi d’habiter et qu’il s’efforce d’aménager. Saskia est repoussée autant par ce milieu que par l’attitude de son père. Les rapports humains apparaissent, dans cette nouvelle, imbriqués dans l’endroit où ils se déroulent.

Comme ils doivent préparer une présentation sur les chutes du Niagara dans la bibliothèque où ils travaillent, Cherline et Brad sont confrontés aux clichés touristiques et productions culturelles rattachés à ce site. Ces images, dans un premier temps, les empêchent d’accéder à leur propre expérience des voyages qu’ils ont faits là-bas : « Les deux y sont allés, Cherline une fois, Brad même trois, pourtant c’est comme si une image publicitaire faisait barrage à leurs souvenirs. Un gros panneau NIAGARA FALLS prend toute la place et obstrue leur version personnelle. » Cette nouvelle montre comment notre perception de la réalité et notre mémoire sont influencées, voire empêchées, par des stéréotypes. Elle met également en évidence l’absurde étrangeté des aménagements touristiques qui défigurent les lieux et forment comme un filtre. Et finalement, elle révèle que c’est aussi dans le regard que nous portons sur autrui que ces filtres opaques agissent : rétrospectivement, Charlene réalise qu’elle avait été incapable de percevoir combien ce voyage fait aux chutes du Niagara avec sa famille avait dû être perturbant pour sa petite cousine haïtienne.

Jérémie Gindre propose une intéressante réflexion sur les relations que les êtres humains entretiennent entre eux et avec leur environnement, ainsi que sur le rôle que jouent les forces de la nature, le hasard, les coïncidences. Il livre une vision un peu ironique de notre conception des loisirs, du voyage, de l’aventure, montrant à quel point notre perception des paysages et notre conception du voyage est influencée par des images et des injonctions socio-culturelles. Son ton est vif et ludique. Il passe fluidement de la description des lieux aux sentiments des personnages, émaillant le texte d’expressions idiomatiques qui leur donnent la couleur de la région où elles se déroulent, nous faisant voyager du Jura au Québec, en passant Keswick…