Le vieil incendie

Après quinze ans d'éloignement, Agathe, scénariste à New York, retrouve Véra, sa cadette aphasique, dans la bâtisse du Périgord où elles ont grandi. Elles ont neuf jours pour la vider. Les pierres des murs anciens serviront à restaurer le pigeonnier voisin, ravagé par un incendie vieux d'un siècle. Véra a changé, Agathe découvre une femme qui cuisine avec agilité, a pris soin de leur père jusqu'à son décès, et communique avec sa soeur en lui tendant l'écran de son smartphone.

C'est dans une campagne minérale qu'Elisa Shua Dusapin installe son quatrième roman, peut-être le plus personnel à ce jour. À travers un regard précis et affirmé, empreint de douceur, elle confronte la violence des sentiments entre deux soeurs que le silence a séparées.
Zoé

Rezension

von Claudine Gaetzi
Publiziert am 08.09.2023

Agathe et sa sœur Véra ont décidé de prendre ensemble neuf jours pour vider la maison où elles ont grandi. Quinze ans ont passé depuis qu’Agathe, alors adolescente, est partie vivre aux États-Unis. Elles ont trois ans d’écart. Depuis le départ d’Agathe, leur relation a été rompue, sans qu’on sache précisément pourquoi. D’emblée, elles sont d’accord sur un point : elles ne veulent rien garder. La maison sera détruite. C’est une dépendance du château Le Pigeon froid, situé dans le Périgord, et leur voisin, Octave, qui y habite, veut récupérer les pierres pour reconstruire le pigeonnier en partie détruit un siècle auparavant par un « incendie jamais élucidé ».

Jour après jour, les deux sœurs examinent le contenu de la maison – leur père a pratiquement tout gardé. Elles remplissent des sacs poubelles et font des tas pour la déchetterie, où certains objets pourront être récupérés. Mais surtout elles doivent trouver comment cohabiter dans cette maison envahie par la saleté et le désordre. Vont-elles dormir ensemble ? Qui préparera les repas ? Le roman semble au premier abord se dérouler chronologiquement, pour autant qu’on se fie au découpage des chapitres. Il est rédigé au présent et l’action est située dans la maison et ses proches environs. Cependant, le passé ressurgit sans cesse dans les pensées d’Agathe, qui est la narratrice ; par petites touches fines, elle construit un récit rétrospectif, non chronologique, décrivant aussi sa vie à New York, laissant deviner un passé difficile, des événements énigmatiques, dont beaucoup, comme le vieil incendie, ne seront pas vraiment élucidés.

Pourquoi leur mère est-elle partie et pourquoi a-t-elle perdu tout contact avec ses filles ? Pourquoi Véra a-t-elle cessé de parler à l’âge de six ans ? Ne peut-elle réellement plus parler – elle sait lire et écrire – ou a-t-elle choisi de se taire ? Qu’éprouve Agathe pour Octave ? Pourquoi est-elle partie vivre aux États-Unis à l’âge de 15 ans ? Pourquoi ses liens avec son père et sa sœur sont-ils si ténus ? Pourquoi, après le départ de leur mère, leur père s’est-il absorbé dans son travail, laissant ses filles se débrouiller pratiquement seules ? Pourquoi n’a-t-il pas pensé à déménager, pour se rapprocher de l’école des filles et leur éviter de longs trajets en bus ? Pourquoi Agathe a-t-elle de la peine à se concentrer sur le travail qu’elle pensait mener à bien parallèlement aux rangements dans la maison ? Pourquoi s’inquiète-t-elle quand son amoureux, resté à New York, ne lui écrit pas ?

Agathe confie très peu ses pensées et ses sentiments à sa sœur. Elle se demande si elles partagent les mêmes souvenirs. Ont-elles vécu les mêmes choses ? La mémoire transforme-t-elle le passé, comme s’est déformé le nom du château qui s’appelait Le Puy Geoffroy, avant qu’un fonctionnaire en comprenne mal le nom lors de son inscription sur un registre ?
Le passé est omniprésent dans le roman, tel un ostinato. Une partie des constructions où se trouve la maison familiale d’Agathe et Véra date du XIIe siècle. Leur père travaillait comme guide dans les grottes préhistoriques de la région. Octave est archéologue environnemental, il explique que « c’est l’étude des interactions entre les sociétés humaines et leur environnement. On cherche à comprendre celui du passé, les impacts qu’il a subis et la réaction du vivant. Qu’il soit végétal, animal ou humain. » Agathe est scénariste, elle a été engagée pour l’adaptation du roman de Perec intitulé W ou le souvenir d’enfance. Véra est fleuriste et elle se spécialise en « stabilisation florale », ce qui consiste à traiter les fleurs afin qu’elles ne se fanent jamais. La fille de la compagne d’Octave, qui vient régulièrement au château, se nomme Swann… et elle échange des secrets avec Véra dans la « boutique des souvenirs » d’une grotte préhistorique.

Au cours des rangements, Agathe réalise que depuis que Véra a douze ans, leur relation est rompue. Elle ne sait presque rien de la vie d’adulte de sa sœur et elle n’arrive pas à se sentir proche d’elle. Peut-être a-t-elle dû trop la protéger durant leur enfance et peut-être lui en veut-elle d’avoir subi des moqueries et des mauvaises plaisanteries à cause de son mutisme ? Supporterait-elle d’entendre ce que Véra aurait à lui dire ? En tout cas, elle ne supporte pas de l’entendre hurler : quand Véra est piquée par des guêpes, Agathe se précipite et la soigne « moins pour lui éviter les piqûres que pour ne pas entendre son cri ». Si elles n’étaient pas sœurs, seraient-elles amies ?

En filigrane, il est beaucoup question d’attachement – et de détachement – dans Le vieil incendie. Qu’est-ce qui nous lie aux objets, aux lieux et surtout aux personnes ? Comment cela se traduit-il dans les gestes de la vie quotidienne, dans le sommeil, dans la préparation de la nourriture ? Un double questionnement traverse avec une infinie délicatesse tout le roman d’Elisa Shua Dusapin : quelle force les liens familiaux ont-ils ? comment le passé agit-il sur le présent ? Avec son écriture sobre et précise, l’autrice semble appliquer la consigne que son personnage de scénariste a reçue pour l’adaptation de W ou le souvenir d’enfance : « L’enjeu repose sur la création d’une émotion sans pathos. » Et elle nous fait ressentir le poids du passé, tout en préservant sa part mystérieuse et indicible.