Nitrate
Roman

« Quand on la questionne sur ce qu’elle fait et qu’elle répond “monteuse”, les gens la regardent sans comprendre. Ils se demandent ce qu’elle peut bien monter. Des meubles ? Des escaliers ?
Dans les pixels, au fin fond des rushs, Constance cherche le sens dans les images. Les récits en puissance. »

Constance, monteuse de documentaires, découvre un jour l’autobiographie d’Alice Guy, la première femme cinéaste. Dans ses Mémoires, la réalisatrice évoque une ascension du mont Blanc, à laquelle elle a dû renoncer. Constance se met en tête de réparer l’Histoire, de créer à partir d’images d’archives un court-métrage qui montrerait la cinéaste au sommet du mont Blanc. Pour cela, elle cherche un film perdu, Bataille de boules de neige, réalisé en 1900 par Alice Guy. Mais beaucoup de pellicules de l’époque, composées de nitrate, support particulièrement instable, ont aujourd’hui disparu.
Comment se conserve la mémoire ? Comment s’écrit l’Histoire ? En suivant les traces de cette bobine perdue, la pièce manquante qui lui permettra de réaliser son film, Constance pénètre dans les réserves des cinémathèques et les greniers encombrés, rencontre des collectionneurs, des conservateurs, des forains. Elle plonge dans l’histoire du cinéma et de ses origines. Happée par la beauté des premières images, Constance apprend aussi à apprivoiser ses propres incertitudes.

(présentation du livre, Gallimard)

Rezension

von Arthur Brügger
Publiziert am 20.11.2023

C’est le nom d’un support, hautement inflammable, utilisé au début du cinéma pour la pellicule photographique des bobines, avant d’être remplacée par l’acétate, le polyester puis, aujourd’hui, par le numérique. C’est une métaphore de l’éphémère, l’évocation d’un passé révolu, pour celles et ceux qui pourtant ne l’ont jamais connu, à l’instar de Constance, l’héroïne du deuxième roman de Céline Zufferey.

Constance est monteuse. Presque par hasard, elle découvre Alice Guy, pionnière du cinéma, et est saisie d’un double vertige : fascination d’abord devant cette figure majeure de l’histoire du médium ; trouble ensuite qu’elle soit restée si peu connue du grand public, dans l’ombre des grands hommes que l’histoire, trop longtemps écrite et détenue par ces derniers, a injustement laissée de côté. Et ce premier sursaut sera bien vite doublé d’un second choc tandis que la jeune femme apprend que la majeure partie de l’œuvre de la cinéaste est aujourd’hui perdue. Des milliers de films détruits ou dispersés tout autour du monde :

Constance n’a ni pitié ni tristesse désolée, elle est perdue, apeurée, échouée.
Qu’une vie laisse si peu de traces
qu’autant de films disparaissent
alors rien.
Quel repère, quelle certitude. Ne peut-on même pas garder ce qu’on a fait ? Se raccrocher au moins à cette réalité-là ?

Ce vertige inaugural déclenche le désir d’enquête et de réparation, qui formera le cœur du roman. Constance se lance sur les traces d’Alice Guy, en imaginant un projet hautement symbolique. Comme la cinéaste rêvait de gravir le Mont Blanc, mais en a été « empêchée » par son mariage, Constance voudrait créer une fiction de cette vie possible, non advenue, à partir d’images d’archives : « Tu monteras, Alice. Tu n’as pas pu, mais tu monteras. »

Pour qu’existent ces images montrant la pionnière du cinéma achevant l’ascension du toit des Alpes, la monteuse pourrait tricher – les créer de toutes pièces, avec les technologies d’aujourd’hui – mais elle s’y refuse : « Constance veut travailler le réel, que ses mains touchent quelque chose, la cellulose de la pellicule. Réparer l’époque avec les matériaux de l’époque. »

La jeune femme se met donc en quête d’un court-métrage introuvable, à partir de son seul titre, qui résonne pour elle comme une promesse : Bataille de boules de neige. Elle se rend dans les lieux de conservation du cinéma des débuts : centres nationaux de l’image, cinémathèques, brocantes et salons réunissant des amateurs chevronnés. Du hangar démesuré d’un collectionneur de vieux projecteurs au déblayage d’un garage contenant les vestiges d’une famille de forains, Constance épuise toutes les pistes possibles pour retrouver la bobine manquante. Plusieurs moments de cette quête sont saisissants, à l’image de la visite des coulisses du Centre national du cinéma et de la découverte, en particulier, d’un sas dans lequel les pellicules sont gelées pour tenter de stopper leur inexorable détérioration :

Il y a ces milliers de bandes enfermées dans leur cellule et leur réserve, des corps morts, et puis leur image que l’on retient, numérisées pour qu’à nouveau elles jouent […]. Le film sauvé, sauvé tant que dure le numérique. L’espérance de vie d’un disque dur est de six ans, une bande polyester de mille ans. On ne se passe pas du support physique, et les pellicules toujours s’augmentent.

Cette plongée vers les origines du cinéma, richement documentée, propose ainsi en filigrane une réflexion sur la trace et la disparition. Thème récurrent dans la littérature contemporaine, cette obsession des vides laissés par l’histoire dit aussi en miroir l’angoisse d’un avenir incertain pour une génération – la mienne, celle de l’autrice – face à un monde qu’on annonçait déjà comme fini à notre naissance. Je ne peux m’empêcher de lire aussi dans cette hantise qui point tout au long du texte de la jeune romancière un questionnement quant à sa propre reconnaissance critique dans le champ littéraire contemporain. À ce titre, il est frappant de constater comment plusieurs jeunes romanciers romands choisissent d’aborder directement dans leurs œuvres récentes un certain rapport à l’archive – soit à partir de recherches personnelles et introspectives, comme dans le premier roman de Matthias Howald, Hériter du silence (2018) ou encore le recueil Tortues (2023) de Bruno Pellegrino ; soit sur le mode de l’enquête documentée, comme dans les deux romans de Gabriella Zalapì ou dans le dernier récit de Douna Loup, Boris, 1985 (2023). Faut-il y voir la trace d’un questionnement de ces auteur·rice·s ayant favorablement émergé sur la scène romande quant à leur possibilité de s’inscrire de manière pérenne dans le champ littéraire francophone, pris dans un contexte néolibéral hautement concurrentiel, au temps où les livres pleuvent sur les librairies à chaque rentrée, noyant chaque sortie par la suivante, à un rythme toujours plus soutenu ? Réhabiliter Alice Guy dans un roman, c’est aussi peut-être une manière de conjurer l’angoisse de sa propre postérité et, au-delà, la hantise fondamentale de nos disparitions :

Le nitrate qui brûle brûlera, la pellicule détériorée se détruira, La Joconde est sous caisson de verre, on a scellé la grotte de Lascaux. Les glaciers fondent, les pigeons chient sur les statues, les pyramides s’érodent et parfois des trous profonds s’ouvrent au milieu des villes.

Nitrate est porté par une plume déjà mure ; le style est maîtrisé, tenu de bout en bout, efficace. La plupart du temps, il sait se faire puissamment évocateur. Il s’alourdit seulement lorsque le texte tend à quitter le récit au profit de quelques passages plus explicatifs, peu à peu redondants, qui redisent la hantise de Constance face à ces échecs successifs. Malgré un indéniable sens de la formule, on regrettera ici l’utilisation parfois excessive de certains effets de style à la mode, en particulier la surabondance de phrases nominales ou les longs segments énumératifs.

Par ailleurs, le personnage de Constance, entièrement dévouée à sa quête, semble vivre dans un monde à part. Outre le choix d’en avoir fait une hypocondriaque chronique qui est très bien vu, puisque cela contribue à la caractériser tout en servant directement l’intrigue, elle reste peut-être trop éloignée de nos réalités quotidiennes. Si on la découvre au début du roman en train d’assembler les rushs d’un reportage télévisé, on se questionne plus tard sur ses possibilités matérielles de dédier autant de temps à cette recherche d’envergure, elle qui hésite à acheter sur Internet une photographie du XIXe siècle à plus de quatre mille francs et assume de « prend[re] le train pour rien, un aller-retour, juste pour voir ». Aussi, lorsqu’est évoqué sa difficulté à se remémorer son enfance, bien loin du traumatisme perecquien de l’effacement mémoriel (W ou le souvenir d’enfance), on ne saurait lire dans les bribes qui nous sont restitués autre chose que le privilège d’une enfance bourgeoise heureuse et épanouie – ce qui dès lors rend le propos moins poignant.

Au-delà de ces quelques réserves, Nitrate est un très beau roman, qui allie la qualité d’un récit maîtrisé et captivant à une plongée documentée et passionnée vers les origines du cinéma.