L'École de la forêt
Une cabane au milieu de la forêt. Un enregistreur, un cahier, une boîte de craies, un bandana violet. Deux soeurs, Arole et Bleuet, viennent de quitter la maison. Elles ont grandi dans une communauté. Petite école et grande famille guidées par une poignée d’hommes. Dans cette maison, on apprend à devenir la « meilleure version de soi-même » en se détachant de ses émotions ou en construisant des murs. Comme la plupart des filles de la maison, les soeurs font partie des mauvaises élèves. Elles imitent les guides sans jamais parvenir au même degré de maîtrise et ont bien souvent le sentiment d’être stupides. Au lieu d’écouter les leçons, elles se mettent à tout enregistrer, sermons, repas, promenades. Dans la cabane au fond des bois, elles mènent de longues séances d’écoute. Ça ressemble à une enquête dont le but serait, pour commencer, de mettre les pièces de leur histoire dans un ordre qui la rende intelligible.
Rezension
Après des études d’arts visuels à Genève puis d’écriture à Montréal, Carla Demierre est aguerrie à l’art du cut-up et aux jeux littéraires portant sur le support, la voix, la performance, le montage. L’École de la forêt, son premier roman, en est la preuve.
Enregistrements, photos, témoignages, extraits de journal intime, souvenirs racontés, messages télépathiques, comptines, paraboles, listes, recettes de cuisine, « paysages sonores », « indications de pas de danse », etc. Autant de sources variées qui composent le matériau de recherche d’Arole et Bleuet et, de fait, la matière du roman. À partir de ces supports et contenus en vrac, les jeunes sœurs enquêtent sur la communauté recluse où elles ont grandi avec leur mère, l’une des « idiotes » qui suivent fascinées l’enseignement douteux de gourous à la petite semaine. S’agit-il d’une secte ? Comment se comportent les autres membres du groupe ? Sont-ils aliénés ou illuminés – ou les deux ? Comment dénicher les preuves des manipulations dont elles-mêmes se sont extraites ? Y a-t-il une quelconque profondeur, voire une quelconque signification, au charabia prétendument éclairé que les guides de la communauté profèrent chaque jour ? Comment ces hommes qui déversent leur sagesse doctrinaire et incohérente sur le troupeau des « idiotes », brebis égarées s’esquintant à corriger chacun de leurs micro-gestes sur leurs tapis de yoga, parviennent-ils à conserver leur autorité si peu méritée ? Les réponses sont laissées aux lectrices et lecteurs, qui cheminent joyeusement à travers ces extraits de textes divers, entre ironie et poésie, curiosité et surprise.
Carla Demierre nous laisse plus d’une fois sourire, et songer. Par exemple, face aux portraits à la fois clichés, crédibles et savoureux des dignes représentants des mentors de la secte :
Daniel.
Il porte des bluejeans repassés, des pulls en cachemire orange ou violet, des chemises de costume roses ou bleues, des lunettes suspendues à un cordon. Il produit l’image alarmante d’un homme mal déguisé. Même tout nu, sa peau ressemble à une combinaison en néoprène hyperréaliste. On ignore qui se trouve derrière le costume. Un fort parfum extrait des glandes abdominales des cerfs annonce sa venue imminente ou signale son passage récent dans la pièce. Quand il somnole après le repas, on s’attend à ce que son faux nez tombe dans son assiette, on espère apercevoir le bord de son masque se décoller près des tempes.
Cosme.
Il sent fort l’huile essentielle de géranium, la viande grillée et les cigarettes indiennes. Son ventre est colossal au point de faire douter de son Authenticité. Il possède quatre très gros chiens traités avec plus de sollicitude et de tendresse qu’aucun de ses enfants. […]
Bien d’autres personnages risibles et gênants s’ajoutent à la galerie de portraits que l’autrice déploie ou laisse deviner au fil des pages. La mère des deux filles, dont la folie frange la névrose, n’est guère présente lorsqu’il s’agit d’endiguer les abus d’autorité dont ces hommes font preuve envers ses filles, comme envers toutes les autres femmes et enfants du lieu. Ces derniers d’ailleurs, dont la liberté déborde dans les jeux et les regards, finissent par être les seuls détenteurs d’un semblant de bon sens – ou, tout bonnement, d’un sens critique. C’est ce sixième sens, pour ainsi dire, qui pousse Arole et Bleuet à s’enfuir pour redonner à leur réflexion un plus vaste horizon, et s’épanouir plus ouvertement. Non sans laisser derrière elles des traces (spectaculaires) de leur passage, et de leur révolte.
Le roman de Carla Demierre ouvre divers questionnements sur le vivre-ensemble, les sociétés alternatives, et les dérives potentielles de philosophies post-hippies où se mêlent développement personnel et pseudo-sagesses aux sources floues (bibliques ? bouddhistes ? néopaïennes ?...). Cependant, les descriptions de la secte et de ses membres relevant clairement de la caricature, le roman n’évoque pas les formes plus subtiles de manipulation, d’assujettissement, de radicalisation et d’exclusion qui font la force de tels organismes. Ici, nous avons affaire à une secte en carton-pâte, drôle par ses stéréotypes, mais dont la dangerosité implose et s’annihile… aussi prestement et absurdement qu’une explosion de pastèques. La critique sociale demeure donc au second plan, laissant la place à la recherche ludique sur la forme. Forme qui, d’ailleurs, permet à l’autrice (et aux lectrices et lecteurs) une grande liberté et souplesse dans la construction du propos, comme dans l’interprétation. De ces juxtapositions de fragments jaillit un décalage fertile, qui nourrit l’ironie indécise du récit.
Seul bémol de la démarche : la tension narrative se perd, au profit de l’attention portée à la forme et aux multiples modes d’expression de la parole. À cet égard, le titre peut apparaître déceptif : ce n’est pas tant la forêt qui enseigne aux deux jeunes femmes comment vivre autrement, mais bien plutôt leur propre tentative (littéraire) de débroussaillage documentaire qui les mène à tracer des lignes de fuite dans leur expérience passée. L’arrivée initiale dans la cabane en forêt, qui nous donne envie de voir les héroïnes interagir avec leur environnement et se confronter aux aléas d’une certaine existence sauvage, ne sert que d’arrière-plan à leur enquête rétrospective. Le décor n’en est qu’esquissé, et ce qu’on imagine comme un point de départ pour une aventure féminine, voire écoféministe, à la rencontre de la vie des bois (à la manière peut-être du magnifique roman de Jean Hegland Dans la forêt, qui raconte lui aussi l’histoire de deux jeunes sœurs, forcées par des circonstances hostiles à se réapproprier une existence sylvestre), sert avant tout de toile de fond à une exploration littéraire qui est ailleurs.
Dès lors que les deux sœurs se sont échappées de ce carcan oppressant, on souhaiterait savoir ce qu’il advient d’elles, comment elles évoluent, quels choix personnels les portent, et vers quoi. Une suite à L’École de la forêt, peut-être ? C’est avec curiosité qu’on s’y plongerait !
Une jolie première expérimentation dans le domaine du roman pour Carla Demierre qui, davantage que des effets offerts par la trame narrative et les ressauts de l’intrigue, profite de la capacité de ce genre littéraire à absorber toutes sortes de matériaux pour se livrer à des jeux formels intrigants et réjouissants.