Chesa Seraina

«D’abord j’ai été très triste. Et puis c’est parti, je me suis habituée. Mais je pense que ça a abîmé ce que j’avais de coeur à ce moment-là. »
Une jeune femme se perd dans sa vingtaine. Un jour, des souvenirs lui reviennent ; ceux d’une enfance brisée par l’incendie de Chesa Seraina, sa maison. Le feu a fait disparaître la mémoire du lieu ; elle décide de reconstruire ce que les flammes ont anéanti.

Remarquée grâce à son premier roman, Galel (Slatkine, 2022), Fanny Desarzens poursuit son chemin d’écriture avec une histoire qui dit l’importance de l’enfance et des liens familiaux, ceux dont on a hérité et ceux qu’on crée tout au long de la vie.

Slatkine

Rezension

von Valeria Versari
Publiziert am 12.06.2023

Dans son premier roman Galel (Slatkine, 2022), Fanny Desarzens affrontait le thème des relations humaines, au cœur du paysage silencieux et rocailleux de la montagne. Dans son deuxième livre publié (même si c'est le premier qu'elle a écrit), Chesa Seraina, l’autrice semble vouloir explorer des thèmes similaires, en les associant à l’importance des souvenirs de l'enfance et aux liens familiaux. Même si dans les deux récits, la question de la réparation est centrale, son approche est cependant très différente.

Le récit est raconté à la première personne. Dès la première ligne, on est plongé dans les pensées et dans le monde restreint de la protagoniste et narratrice, Elena, une jeune femme dans la vingtaine qui n’est pas satisfaite de sa vie de routine et d’ennui. Elle travaille dans un vieux cinéma dans une ville où « tout est proche » et elle vit dans un studio dépouillé, sans aucune décoration, qui représente parfaitement le vide qu'elle ressent tout au long de ses journées monotones. Sur les épaules d'Elena repose un fardeau dont elle n'arrive pas à se débarrasser : l'incendie de la maison de son enfance, que ses parents avaient construite et appelée « Chesa Seraina » pour qu'elle « soit bien à eux ».

Chesa Seraina – Maison Sereine en romanche – demeure dans la mémoire de la protagoniste comme un petit et intime coin de paradis, un « monde à l’intérieur d’un autre ». Elena et sa sœur Rose ont grandi là, dans ce jardin détaché du monde, jouant à l'ombre de son arbre et en compagnie de Luf, le chien de la famille. Les pièces de la maison étaient remplies de meubles et d'objets des grands-parents et arrière-grands-parents, de précieux petits trésors passés de génération en génération, faisant de la maison un véritable château dans la campagne ensoleillée et sans danger dont les deux jeunes filles étaient les reines. Avec une tendresse extrême, Elena s’en souvient ainsi :

Je dessinais des cartes de notre territoire et la maison en était toujours le centre. Nous étions au milieu des champs et on voyait les montagnes. La terre me paraissait dorée. C’est dans cette lumière que j’ai grandi.

Rien ne subsiste de cette vie idyllique. Ni les meubles, ni Luf, ni même les photos qui pourraient en porter la mémoire. Le feu a tout emporté, et Elena ne sait plus quels souvenirs de son passé sont réels et lesquels sont le fruit de son imagination.

Un jour, soudainement, la protagoniste quitte son poste au cinéma et remet son studio, malgré la consternation et la perplexité de ses parents et de sa sœur. Ella a décidé de reconstruire Chesa Seraina. En dépit de toutes les oppositions, elle met son projet à exécution. Bien loin d'être une experte en matière de construction, Elena a besoin d'aide pour réaliser son opération et se tourne d'abord vers d'anciens contacts de ses parents : Vincent le charpentier, son fils Sylvain et Renarde, la menuisière. Durant le processus de la reconstruction, ce ne sont pas seulement les parois de la maison qui sont reconstruites, mais les rapports entre les personnes, et avec eux les liens avec un passé qui semblait perdu à jamais. Elena, qui au début de l’histoire était une petite fille maigre et sans un véritable but, devient de plus en plus forte et musclée. Sa vie retrouve ainsi de la couleur et du sens.

La narration dans le récit de Desarzens n'est pas linéaire ; le déroulement des faits présents est continuellement mélangé avec des anecdotes et des réflexions sur le passé, soulignant la corrélation entre ces deux époques et l'importance de la mémoire. L’autrice n’explore pas seulement les souvenirs de la protagoniste, mais aussi ceux de ses parents, et elle décrit comment les relations avec leur entourage se sont détruites après l’incendie. Le récit est aussi entrecoupé par les lettres que la protagoniste échange avec son ami d'enfance le plus intime, Jean. Il est le seul véritable confident d'Elena, et la seule personne qui la relie à son enfance, à l’exception de sa famille. Leur correspondance est remplie de douceur et de nostalgie. De nature ensoleillée et positive, Jean a un tatouage qui représente « l’éclat du soleil ». Il est comme un phare guidant Elena dans ses moments les plus sombres et il l’accompagne tout au long de son évolution, malgré la distance physique qui les sépare. En effet, il s’est installé au Canada quelques années auparavant pour satisfaire son besoin d’évasion. Leur relation, aussi, connaît des importants changements au fil de l’histoire.

Chesa Seraina est un récit bref, chargé des émotions ressenties par une protagoniste délicate et sentimentale qui connaît des changements majeurs dans sa façon de voir le monde. Son développement rapproche le livre d’un roman d’apprentissage. Dès le début, il est facile de s’identifier avec Elena et de partager son désarroi initial. L’intrigue comporte peu d’événements, l’essentiel se déroule à l'intérieur de la narratrice, qui change et évolue parallèlement à la maison qu’elle reconstruit. Ses souvenirs d'une enfance dorée, passée à courir dans les champs sous un soleil brûlant, peuvent parler à tout le monde. Par l’intermédiaire de sa protagoniste, Desarzens donne ce conseil au lecteur : « ne cherche pas toujours le sens des choses ». Dans Chesa Seraina, le sens de la mission d’Elena ne semble en effet pas résider dans le résultat final, mais dans le processus. La résolution d'Elena devient un message qui s'adresse à toute personne, pour dire l'importance de ses racines, du passé et de la mémoire, ainsi que le rôle précieux que jouent les personnes qui nous relient à tout cela, celles que l'on croise, celles que l’on côtoie longuement, celles que l'on perd et celles que l'on retrouve.