Tortues
Enfant, le dimanche, Bruno Pellegrino se réveille tôt: il lui faut vider et reclasser son bureau. Dans le tiroir du bas: les objets à sauver le jour où la maison brûlera. Devenu adulte, il cherche toujours une issue entre la hantise de perdre et l'obsession de s'alléger, qu'il trie les archives d'une écrivaine décédée, se lance sur la piste d'une poétesse inconnue ou cherche à fixer un souvenir d'enfance. Des pages lumineuses sur notre besoin de conserver et le bonheur de lâcher du lest.
Zoé
Rezension
Après notamment Là-bas, août est un mois d’automne (Zoé, 2018) et Dans la ville provisoire (Zoé, 2021), deux romans interrogeant à leur manière la vie à partir des traces qu’il en reste et ce qu’on peut imaginer à partir de ces éléments – le premier par un récit centré sur la relation entre le poète Gustave Roux et sa sœur Madeleine, le second par l’histoire d’un jeune homme chargé d’archiver les papiers d’une traductrice – Bruno Pellegrino revient avec Tortues, un recueil rassemblant neuf textes autobiographiques qui explorent l’angoisse de la perte et le désir d’allégement. Avec sincérité, Bruno Pellegrino nous livre un ensemble de réflexions et de souvenirs liés à la mémoire et à l’oubli.
Ces nouvelles, en partie parues dans La Revue de Belles-Lettres dans une première version sous le titre « L’inventaire », retracent différents moments de la vie de l’auteur, passant de ses peurs d’enfant à son travail d’archiviste, de rencontres marquantes à des souvenirs de voyages effacés. Bruno Pellegrino procède par alternance, consacrant tantôt un texte à un souvenir ayant trait à sa vie personnelle, tantôt un texte en lien avec une personne ayant existé, qu’il a réellement rencontrée ou dont il a trouvé une trace dans des documents. Dans chacun des textes se pose la question des souvenirs : peut-on faire confiance à sa mémoire ? Sur quoi nous appuyons-nous pour penser ou raconter le passé ? L’auteur ne cache pas sa hantise d’oublier, de perdre, ni son envie obsessionnelle d’être aussi peu encombré que possible. Le paradoxe dans lequel il est pris, dans son désir d’être à la fois léger et exhaustif, semble trouver une forme de résolution dans l’écriture, qui permet de condenser les souvenirs et de les conserver.
Chacune des nouvelles apporte une réponse nuancée à la question de la mémoire. Pour Bruno Pellegrino, le processus varie afin de conserver et reconstruire le passé – le sien en relisant ses nombreux carnets ou en regardant des photographies, ou celui d’autrui, en effectuant des recherches dans les archives. La démarche peut aussi être inverse : au lieu de partir des souvenirs, ce sera un nom qui le fera se mettre en quête de l’histoire de la personne, en cherchant quelles traces elle a laissées – lettres, articles de presse, documents administratifs –, des traces qu’il lui permettront d’imaginer des éléments de sa vie. Qui était Marthe D., dont l’unique recueil de poèmes qu’elle publia avait été critiqué par Gustave Roud ? Ou Jane Scatcherd, l’ancienne propriétaire du château dans lequel Bruno Pellegrino a obtenu une résidence d’écriture et dont il retrouve une liasse de papiers dans le galetas :
Ce doit être l’écriture de Jane. Je songe que dans sa langue maternelle, comptabilité se dit bookkeeping – tenir les livres. L’exercice, qui est pour moi source d’ennui ou d’anxiété, semble soudain moins hostile.
Les supports de la mémoire sont matériels. Mais les documents peuvent aussi être défaillants, incomplets, perdus. Quand il n’y a plus de trace tangible, est-ce que l’on invente pour combler les trous ? En l’absence de photographies, comment être sûr que les images qui accompagnent le souvenir sont véridiques ? Bruno Pellegrino aborde cette question dans « En Turquie » : parti enfant dans ce pays avec sa famille, il s’avère que le seul souvenir restant de ce voyage – le marché à Istanbul – est peut-être faux. Bruno Pellegrino rend compte de son désarroi :
Je déteste avoir oublié et le savoir : Distinguer les contours du vide sans être capable de le combler. Il est peut-être normal que je ne me souvienne pas, mais je refuse de me faire à l’idée que mon corps n’a rien retenu des lieux où il s’est trouvé.
La crainte de l’oubli, et aussi la fatalité de l’oubli, sont omniprésents dans Tortues. Comment lutter contre l’amnésie ? Comment sauvegarder ce qui est précieux ? Si tout ne peut être préservé, comment choisir ce qui doit l’être ? D’autant plus que le fonctionnement de notre cerveau comporte encore une large part d’inconnu :
Il y a une infinité de mémoires et de types d’oubli, tout un spectre très complexe. [...] La mémoire humaine est vivante, indisciplinée, faillible et mouvante, et donc bon, bref, ça reste entre nous mais personne n’y comprend vraiment quoi que ce soit.
Dans la deuxième nouvelle, « Le tiroir », l’auteur décrit ses angoisses d’enfant, qui sans cesse rangeait ses affaires pour être prêt à emporter ce à quoi il tenait le plus, au cas où la maison brûlerait. Écrite avec pudeur et sincérité, cette nouvelle a une couleur différente. Grâce à elle et au portait de cet enfant obsessionnel qui s’efforce de faire tenir dans un seul tiroir ses biens les plus précieux, un lien se tisse entre les nouvelles. Un lien sensible, comme l’est l’écriture de Bruno Pellegrino. Délaissant pour cette fois la fiction, optant pour une narration à la première personne et passant avec une précision fluide du passé et au présent, l’auteur offre avec honnêteté des récits autobiographiques dans lesquels se déploient des réflexions qui nous invitent à l’introspection et qui nous renvoient à nos propres craintes. Vulnérabilité, tentatives pour remédier à ce qui nous échappe et acceptation de la perte sont au cœur de ce recueil :
J’ai parfois l’impression que, comme celle d’un téléphone, ma mémoire sature, je dois faire de l’espace. Apprendre à oublier. Arrêter de lutter contre le temps, ne plus essayer de retenir.
Dans Tortues, souvenirs et réflexions s’entremêlent. Avec cette suite de formes courtes, Bruno Pellegrino donne une couleur plus intime aux thèmes de la mémoire et de l’oubli qui traversaient déjà ses précédents romans, avant peut-être de retourner à la fiction ? L’écriture est toujours une mise en forme, et donc aussi une déformation… La frontière entre réalité et fiction est très fine, même que la frontière entre biographie et autobiographie. C’est du moins ce que suggère Bruno Pellegrino lorsqu’il constate, après avoir épluché les papiers de Jane, la châtelaine de Lavigny :
Je veux me figurer cette femme seule dans son château, poser sur ce qui m’entoure le même regard qu’elle. Mais j’ai beau faire, ce que je trouve, ce que j’en dis, ne parlera jamais que de moi.