Terres déclives
Poème parabolique

Comment grandir dans un monde qui décline ? Poème radicalement contemporain, Terres déclives est une marche sur la ligne du temps, ascendante puis descendante, tendue vers un futur sabordé.

Tapé à la machine à écrire sur un rouleau de plusieurs mètres à l’occasion d’une résidence dans un Musée Jenisch de Vevey absolument désert, ce texte-flux interroge le désastre dont nous héritons et les possibilités collectives d’y survivre. De son lyrisme ardent nourri d’éco-anxiété, mais traversé d’images lumineuses, le poète Thierry Raboud signe avec ce troisième recueil une œuvre extraordinairement puissante, appelée à devenir un manifeste de sa génération.

Ce texte est lauréat du prix Tirage Limité/BCU.
Empreintes

Rezension

von Claire Jaquier
Publiziert am 17.01.2023

Les activistes écologistes n’avaient pas encore investi les musées, en février 2021, lorsque Thierry Raboud, en résidence au Musée Jenisch à Vevey, y écrivait Terres déclives. Poème parabolique destiné aux « Enfants de l’Anthropocène ». On était en plein confinement, le musée était désert, les « paysages intouchés » – on pense aux Hodler, François Bocion ou Corot qui s’y trouvent – frappaient l’œil du poète comme des « édens révolus ». Loin de toute tentation iconoclaste, la résidence devient dans le poème l’occasion d’une expérience forte et brève : « j’ai passé la nuit / dans un musée ». Faisant écho aux textes de la collection « Ma nuit au musée » (Stock), Thierry Raboud inscrit dans le récit de cette nuit imaginaire une réflexion vibrante sur l’abîme entre le lieu de son séjour – un musée, « mausolée / de nos croyances échues » – et l’état du monde où « tout penche », s’incline et décline.

Si la prose contemporaine, romanesque en particulier, explore généreusement les questions que soulèvent les risques climatiques et écologiques, la poésie n’est pas en reste. Plusieurs essais l’interrogent intensément, dans son pouvoir d’affronter la réalité de la crise : Agir non agir. Éléments pour une poésie de la résistance écologique (Corti, 2020) de Pierre Vinclair, Pastoral. De la poésie comme écologie (Champ Vallon, 2020) de Jean-Claude Pinson, ou encore Théorèmes de la nature (Nous, 2017) de Jean-Patrice Courtois. Plus rares sont les poèmes qui convainquent en inventant une forme d’écriture qui réponde à l’inquiétude actuelle quant à l’avenir de l’homme sur terre. Terres déclives est de ceux-là : choix de la matérialité du support, composition « parabolique », expression de l’urgence, engagement émotionnel et éthique, tout concourt à faire du poème de Thierry Raboud un texte et un manifeste puissants. L’auteur, né en 1987, le destine en priorité à ses contemporains, à « Nous Sevrés d’espoir Condamnés à l’utopie Acculés à l’à-venir ».

Se voulant geste, coup de poing et appel à la solidarité, le poème tourne le dos au numérique : tapé à la machine à écrire sur le rouleau d’une nappe en papier, il a pris forme sur une matière recyclée. Écrire sur un ruban, qui se roule ou se replie, tel fut aussi le projet de Cendrars pour la première édition de la Prose du Transsibérien, en 1913 : le poème se déployait en un livre-tableau long de deux mètres – métaphore des rails et du voyage –, illustré en couleur par Sonia Delaunay. Toutes proportions gardées, le support du texte de Raboud est analogue, si l’intention est, elle, diamétralement opposée : loin de tout rêve de lointain, dans le silence du musée – « je suis l’immobile pèlerin » –, le poète de 2021 dit son désarroi face à la menace de chute et d’écrasement. Avec Cendrars, les avant-gardes parlaient de foi dans l’avenir, de progrès et de liberté. Marinetti, dans son « Manifeste du futurisme » de 1909, disait sur un ton provocateur le désir de vitesse, de nouveauté, de violence et de plaisir. Raboud semble lui emprunter sa rhétorique pour prononcer un message tonique lui aussi, mais sur fond de « désastre » et de conscience du « trop tard ». Concentré sur deux pavés de texte en italiques hérissées de majuscules, le manifeste coupe le flux de la voix poétique pour scander un appel à la réaction. Passant du « je » au « Nous » – « Nous sommes la horde des intranquilles » –, le poète conjugue au futur non pas des verbes d’action, mais des missions communes : « Dans la consumation Nous chanterons Dans l’effondrement Nous grandirons ». Les pratiques artistiques d’avant-garde, au début du 20e siècle, ont revendiqué la rupture et ont voulu faire table rase du passé. En 2021, c’est l’état critique du monde qui compromet la continuité et sape les promesses de « nos ascendants ». Le poète dès lors n’est pas en quête de nouveau à tout prix, mais d’énergie verbale et de formes saisissantes pour penser un avenir collectivement habitable.

« Parabolique » au sens rhétorique du terme, le poème se fait porte-parole d’une génération qui, éprouvant tout à la fois peur, honte et désir de vivre, veut regarder en face le déclin, la privation, la dévastation. Sans ignorer les feux et les déluges qui menacent le monde, le poète ne sombre pas pourtant dans la déréliction. Il accompagne au contraire, avec empathie, le mouvement de chute : « plus rien ne tient / debout / seul mon chant / qui lui aussi / descend / vers le profond / devenir ». Avant de descendre il monte, suivant une courbe « parabolique », au sens géométrique cette fois. En trois phases, Terres déclives suit le mouvement – ascension, stase et chute – d’une prise de conscience. Au premier temps, le sujet se souvient, à l’imparfait, du « siècle finissant » où l’élan le poussait vers le haut : « j’allais dans ce qui grandit / et je croyais mourir / heureux ». Au deuxième, il s’avise que tout glisse et tombe, comme « nos croyances échues ». Au dernier temps de la courbe, qui est aussi le plus long, celui qui grimpait « avance » toujours, mais dans un monde où « tout penche ». Dans le temps ramassé d’une nuit, dans l’urgence des minutes qui s’égrènent avant l’effondrement, la voix se fait pressante, paradoxale – « je lévite dans le pire » –, mais n’oublie pas ce qui au premier temps l’avait nourrie d’espoir, « sous les ciels de promesses / et de vives tendresses ».

Dans le flux verbal qui parcourt les trois moments, le langage est en feu autant qu’en fête : jeux de mots, homonymies – « et le déclin / en un clin deuil », désir de « vivre / en fin » –, antinomies et paradoxes, images incarnant l’ascension et la chute – sentiers, escalier, pente, versant, promontoire et aval –, métaphores empruntées à la vie pour dire les émotions sombres – « ruisseaux pulsatiles de la crainte » – ou les « certitudes aux yeux clairs ». Thierry Raboud oppose une langue mouvante et ludique au caractère figé de son séjour au musée.

Arborant à son fronton les mots « SCIENCES et ARTS », le musée Jenisch, d’architecture néo-classique, a été inauguré en 1897, à l’époque même où régnait la foi dans le progrès des sciences et la vertu des arts. En 2021, Thierry Raboud considère d’un œil critique ce « conservatoire des apparences » : « quelque chose ici s’ébroue / l’homme console l’homme / de son insignifiance / en inventant la foi / en l’homme / et la collection permanente / de ses élévations ». Il s’interroge : les « idéaux » humanistes sont-ils encore de quelque secours, « alors que tout penche » et que « les tableaux seuls ont gardé leur aplomb », leur « rectitude insolente » ? Les peintres, leurs œuvres, les musées qui les abritent ne sont-ils pas indifférents à « nos futurs friables » ? Thierry Raboud pose à sa façon les mêmes questions qu’Éric Chevillard au cours de sa nuit passée au Muséum d’histoire naturelle de Paris, narrée dans L’Arche Titanic (Stock, « Ma nuit au musée », 2022) : que peut la culture, que peut la littérature face à la destruction des terres et de la diversité du vivant ? Arpentant la « galerie des Espèces disparues », Chevillard considère et décrit les individus empaillés, nomme les espèces en voie d’extinction et s’exclame, en un vœu plein d’ironie : « Que la littérature au moins soit désormais le marbre où seront soigneusement gravés les noms des créatures anéanties. / Quel monument elle va devenir enfin ! ».

À sa manière, le poème de Raboud fait désormais monument et on devine le sourire de l’auteur, face à cette consécration : sous sa forme originale, le dactylogramme de Terres déclives réalisé au musée Jenisch a remporté le prix « Tirage limité » de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne. Il entre à ce titre dans un conservatoire de biens culturels, d’autant plus qu’il a fait l’objet d’un concours : trente-quatre artistes ont soumis un livre d’artiste réalisé à partir de Terres déclives. Celui de la lauréate, Yannick Bonvin Rey, porte concrètement les traces du feu et de la déchirure.

Une version brève de ce texte a paru dans Le Temps du 11 novembre 2022.