Album sans famille Récit
Histoire d’un album de photographies criblé de vides, où le regard sur les absents transforme les hypothèses en souvenirs…
Album sans famille est un corpus uchronique d’images décrites où l’auteur tente de reconstruire un lien d’apaisement et d’espoir avec le monde. Dans une langue riche et jalonnée d’indices, le récit fait émerger des scènes définitives et sensorielles: celles d’une suite possible de notre monde, toujours imparfaite et incomplète, mais en apparence toujours inéluctable. Des images nous parviennent, racontées par une voix solitaire et perdue dans le temps. Celles de cet album de photographies retrouvé mais auquel manque pour toujours une famille. Cet album sans sorties dominicales, sans fêtes… Aucun enfant assis sur le muret, aucune grande roseraie; ni mariages, ni hasard d’un instant domestique.
Dans l’album, se révèlent entre les vides laissés par les pages arrachées, les plaines commémoratives d’une guerre trop proche, les mégapoles inhumaines et la présence insistante de sa créatrice, une femme, photographe comme l’auteur du livre. Parfois accompagnée, elle traverse ce «pays d’après», étonnamment semblable au nôtre, miroir familier de nos fantasmes littéraires d’un monde qui s’affaisse lentement et sans bruit sur sa fin. Dans ses photographies, pourtant, la force silencieuse des compositions semble tenir ses sujets dans un tout porteur, sinon d’espoir, du moins de sens.
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Rezension
Album sans famille, le livre le plus récent de David Gagnebin-de Bons est un album de photos. Mais c’est un album très particulier car les images en sont absentes. Cependant, elles sont décrites en détail par l’auteur qui feuillette et examine un album « rescapé du temps, de l’espace », dont il tait la provenance. Cela permet au lecteur de vivre des moments de contemplation et de découverte, à travers les yeux de l’écrivain ; ce dernier comprend, grâce à certains indices, qu’il se trouve face à des images qui ont été prises, pour la plupart, par une photographe professionnelle, comme lui l’est aussi.
Page après page, le lecteur a l’impression de visionner ces images – dépourvues d’indications géographiques et comme hors du temps – telles que l’auteur les décrit. À première vue, tout paraît inexorablement fragmenté. On ne connaît pas les personnages ni ne peut situer les lieux décrits. Bien que l’auteur identifie « la photographe de l’album », parfois présente sur les clichés, il semble que rien ne relie une photo à l’autre. On se retrouve tantôt devant un paysage fluvial, tantôt au pied du lit de mort d’un vieil homme, tantôt lors d’une randonnée en pleine nature, en compagnie de la photographe et d’autres personnages, ou encore dans un aéroport en pleine effervescence… Entre les descriptions, il y a des pages vides, elles symbolisent les pages arrachées de l’album. Les descriptions ne portent pas de titre. Ce sont les mots de Gagnebin-de Bons qui créent des images, et le lecteur ne peut tenter de restituer du sens à cet album qu’à partir de ces indications.
Il s’agit non seulement de s’imaginer les histoires cachées derrière les photographies. La lecture d’Album sans famille est une expérience qui fait appel à tous les sens. Gagnebin-de Bons se rapproche du point de vue de la photographe principale de l’album, il tente de comprendre et d’interpréter ses choix artistiques en profondeur. Son analyse ne s’arrête pas au seul sens de la vue, mais elle s’étend également à l’odorat, à l’ouïe, ainsi qu’aux émotions. On en arrive ainsi à imaginer et éprouver –grâce au langage – sans doute bien plus que ce que l’on aurait simplement vu si on avait feuilleté nous-mêmes l’album. On ressent le froid, assez puissant pour donner au soleil l’apparence d’« un point perçant le stratus », on devine la timidité et l’inquiétude d’un enfant, les échanges entre deux amoureux et, parfois, « si l’on tend l’oreille, on perçoit la perturbation du flux de la rivière imprimée par le passage d’une truite ».
L’apparente fragmentation du livre, due aux pages blanches qui séparent les descriptions, a sa cohérence. Souvent, les images elles-mêmes sont caractérisées par des manques, des absences. Par absences, il faut entendre celles de titres, de légendes, ainsi que les pages manquantes et les photos arrachées, perdues à jamais. Dans le titre de l’ouvrage, le manque est également signifié : cet album est sans famille, il est incomplet, on ne peut pas connaître son secret : « Il faudrait des lettres, des cartes postales, des billets pour le savoir. Il faudrait une famille pour le comprendre. »
Par ailleurs, le mal semble omniprésent, d’une manière ou d’une autre, dans la plupart des photographies. On ressent, à travers l’album, la lourde présence de la guerre : elle gangrène et obscurcit les paysages ravagés, imprégnés de la mort des soldats ; les rues paraissent « silencieuses comme la peur » et les rapports entre les personnes marqués par ceux qui ne sont plus là. On perçoit ainsi la mort, le silence, la pollution et le smog, qui « engloutit dans un dégradé presque poétique ce qui, en dehors de la mégapole, reste du monde ». Cette disruption n’est pas seulement décrite lorsqu’elle est visible, mais elle est aussi perceptible lorsqu’elle est « hors-champ » et que Gagnebin-de Bons décrit « les luttes des hommes, le commerce, la clameur de l’histoire, le temps qui a passé si vite et les vies en morceaux ». Même invisibles, les ténèbres assombrissent tout. Quel est le sens de tout cela ? Pourquoi le monde continue-t-il de tourner ? Ce sont là les questions qu’implicitement l’auteur pose.
Malgré la mort et la dévastation, des éclairs de joie et de lumière apparaissent entre les nuages des paysages silencieux. C’est le rire d’une femme qui pose pour être prise en photo par son amoureux maladroit, c’est l’insouciance d’un groupe de randonneurs. C’est le « crépitement du feu » et le « rire irrépressible du groupe de marcheurs, dormir dehors, le vent, l’eau glacée, l’odeur de l’herbe humide ». C’est encore la « sérénité du vieillard même moribond ». Ainsi l’auteur semble chercher – et peut-être trouver – le sens du monde, éprouvant une sorte de sentiment de plénitude et de rédemption au-delà de la perte et de la souffrance, mettant de l’ordre dans le chaos qui apparemment règne. Pour reprendre les belles paroles de Gagnebin-de Bons :
Il y a des éclats de lumières, le contraste des cités, l’ordonnancement des plantes par couleur et par forme, la nature morte, les étangs romantiques, la nuit qui tombe sur le monde et, parfois, le sourire des amants arrachés au travail et à l’histoire.
L’auteur parvient ainsi à dégager une lueur d’espoir, il découvre, grâce aux photos d’une inconnue, les petites touches qui donnent un sens à la vie.