Vanité
C’est pour Tangerina que César Amadeus joue son Éternité ce jour-là.
Tangerina est née à Lisbonne, dans le vieux quartier d’Alfama, et a grandi à Bex, avec sa mère, sous une affiche du Montreux Jazz Festival. Elle a été élève au Gymnase de Burier, une élève brillante, d’après le professeur Sissoko, doublée d’une vraie guerrière de la cause animale – condamnée même à la prison.
Sa vie valait bien un roman. Lilas en est persuadée. Ce roman s’appelle Vanité. Il dit l’empire des rituels sur nos vies en exil.
(Quatrième de couverture, éditions de l'Aire)
Nous sommes des animaux – vivant·e·s et mortel·le·s
Admirablement construit et écrit, Vanité de Reynald Freudiger touche juste, avec délicatesse, par les questions éthiques et actuelles qu’il soulève, par ses personnages attachants, par l’étonnante empathie qu’il suscite. Au travers des portraits narratifs d’une dizaine de personnages qui gravitent autour d’un seul, Tangerina, et au cours d’une soirée, l’ouverture du Montreux Jazz Festival, le roman dessine la toile d’existences aussi denses que fragiles, aussi déliées que reliées. Autant d’existences qui vont, ce soir-là, se télescoper et se bouleverser.
Chaque chapitre de Vanité se focalise autour d’un personnage différent. À l’instar de la vaillante Tangerina, engagée dans la vie comme dans le monde, chacun d’entre eux est doté d’une personnalité forte, d’une histoire singulière, traversée de contradictions et pourtant parfaitement cohérente. Un récit qui mêle joie, force et mélancolie.
Mélancolie. Telle est l’émotion qui se dégage du premier chapitre, et qui persiste à travers l’entier du livre, à la manière d’un voile de soie apte à densifier et adoucir le réel. L’adoucir, mais aussi le rendre parfois plus amer pour le personnage de Pedro Carvalho qui inaugure le roman. Grand-père esseulé à Lisbonne que ses enfants ont désertée, incapable de s’éloigner de la ville pour des raisons de santé, nostalgique de l’Angola, il songe à son passé de bouquiniste, au fado et à sa petite-fille Tangerina. Voilà qu’il est paradoxalement exilé dans la capitale même du pays dont il porte la nationalité, mais si loin de cet Angola « où le vieux Pedro est né, qu’il a quitté après la guerre, à trente ans, avec une tristesse infinie, mais une tristesse qu’il n’a jamais décemment pu avouer, parce que l’indépendance des colonies était quand même bien légitime – mais sa tristesse de retornado, de retornado qui n’est pourtant jamais retourné nulle part parce qu’il n’était jamais parti, de rapatrié dans une patrie qui n’était pas la sienne et qu’on appelait métropole. »
On pourrait rester longtemps avec ce personnage au passé intense et évocateur, mais dès le deuxième chapitre on le quitte, pour rencontrer un autre personnage tout aussi marqué – celui d’une gendarme qui manque de temps et de liberté, qui est trompée par son mari mais qui s’envoie en l’air divinement avec lui, qui chérit sa fille et oublie toutes les humiliations de la journée lorsqu’elle lui lit l’histoire d’avant dodo. « Elle y pense en fermant les yeux, à sa fille. Elle lui souhaite une autre vie, plus riche et plus heureuse que la sienne – qui n’est probablement ni tout à fait ratée, ni tout à fait réussie (c’est du moins ce qu’elle confesserait sur le divan d’un thérapeute si elle avait le temps de s’y asseoir ou de s’y allonger). Elle fera tout pour lui offrir une vie meilleure que la sienne. »
Et l’on continue ainsi, avec plaisir, à rencontrer différents individus qu’on pourrait croire lambdas, car ancrés dans un réalisme tout à fait immersif. Ils sont pourtant dotés d’une véritable épaisseur, laissent une empreinte pérenne dans notre imaginaire, ouvrent chaque fois une nouvelle perspective sur le monde. Et c’est la somme de ces perspectives qui confère au récit toute sa subtilité, puisque le réel est fait d’opinions et d’affects qui s’entrechoquent et flamboient.
Force. Bientôt l’on rencontre Tangerina. Elle vient de passer son bac au gymnase de Burier, mais au lieu de commencer aussitôt des études de droit, elle s’apprête à entrer… en prison. Activiste antispéciste, la jeune femme fait preuve d’un courage digne de ses convictions : radical. Alors qu’elle songe à son passé, elle aussi avec une nostalgie teintée de perplexité, la fatalité la confronte à des enjeux qui ne sont pas de son âge – ou peut-être si, justement. Si cette héroïne connaît bien la vanité, ce n’est pas sous la forme de l’orgueil, bien au contraire, mais sous l’aspect de la futilité des choses du monde, rendant la vie si illusoire et chancelante. On sent le respect, l’admiration peut-être, de l’auteur pour son héroïne et, au-delà d’elle, pour une génération au sortir de l’adolescence, déjà si lucide, mature, responsable et consciente – et faisant face à tant d’obstacles, de violences, d’injustices.
La révolte adolescente est aussi celle de Lilas, autre protagoniste féminine, de quelques années plus jeune que Tangerina. Cette dernière lui donnait des cours d’appui, mais surtout lui enseignait par la bande, en plus des maths et de l’allemand, le féminisme et la philosophie. Elles sont devenues amies. « Lilas, révoltée comme un personnage de Camus (qu’elle lit avec une passion que ses professeurs peinent à croire à une époque où ils ont communément accepté l’idée que les jeunes ne lisent plus) », Lilas s’indigne des attouchements cet « ami de la famille » qu’elle subit depuis l’enfance, mais que peut-elle y faire ? Lilas est saisie du désarroi des ados que leurs parents ne comprennent plus très bien, parce qu’ils sont trop aveugles aux brutalités que subissent leurs enfants. Par le biais de ces portraits sensibles de jeunes gens, Freudiger témoigne d’une réelle attention et affection pour cet âge à la fois fort et vulnérable, dont il convient de prendre soin.
Les personnages de la génération d’au-dessus – la mère de Tangerina que celle-ci tient pour son « héroïne de la vie réelle » à l’instar de « toutes les femmes sacrifiées avec elle sur l’autel du patriarcat » ; une inconnue qui s’assoit à côté d’elle à un concert et s’avère être une diplomate repassant en transit par sa Suisse natale et se souvenant de sa jeunesse joyeuse au Montreux Jazz ; un musicien célèbre mais sur le déclin dont la femme a tout risqué en se battant pour la démocratie en Argentine – n’ont pas pour autant été épargnés par la vie, ne s’érigent pas en modèles, s’interrogent sur leurs choix passés et les méandres de leurs destinées. Autant d’abîmes ouverts sur des questions profondément humaines.
Comme dans d’autres romans de l’auteur veveysan, le milieu de l’éducation gymnasiale en Suisse romande joue un rôle structurel et fait l’objet d’investigations narratives, psychologiques et culturelles. Sa pratique professionnelle lui permet ainsi de transformer son expérience en laboratoire littéraire. Les œuvres romandes donnent parfois l’impression d’une certaine retenue – un sérieux et une modestie dans le traitement du sujet – et Vanité n’échappe pas à la règle. Plutôt qu’un grand récit épique, dont l’ampleur nous fascinerait et nous ferait voyager loin, il s’agit d’un roman du proche et du quotidien, de l’intime et du vécu.
Joie, aussi. Si la tonalité du récit, comme l’esquisse son titre, porte plutôt à la contemplation philosophe des aléas du monde, un plaisir enjoué nous saisit également à la lecture, de par l’architecture de la narration, la variété des personnages et le style fluide et maîtrisé. Loin d’être précieux ou prétentieux, ce roman offre autant de tableaux de la réalité qu’il y a de chapitres, autant d’histoires de vies qu’il y a de portraits, autant de vérités qu’il y a d’antagonismes. Plutôt que de niveler la complexité, l’auteur l’embrasse et la restitue avec élégance et justesse. Ainsi, à notre insu, il parvient à nous attacher à ses « héros [et héroïnes] de la vie réelle », à nous les rendre assez proches pour, finalement, nous émouvoir quand leurs vies bifurquent – puis basculent.