Tout garder Essai
Quand sa mère décède subitement, Carole Allamand rentre en Suisse pour s'occuper de ses funérailles. Une longue absence a distendu leurs rapports et plus de dix ans se sont écoulés sans une visite à son domicile. Rien ne l'a préparée à ce qu'elle découvre. Objets et déchets ont envahi tout l'espace, englouti les meubles, retiré aux pièces leur fonctionnalité, confiné sa mère dans moins de cinq mètres carrés.
Comment en est-elle arrivée là ?
Quelle signification ces choses ont-elles eue pour elle, et pour ces gens qui ne peuvent s'empêcher de les accumuler ?
Tout garder est une enquête sur le syndrome de Diogène, ce mal mystérieux et fascinant des sociétés dites avancées. Il est aussi un témoignage intime, un plaidoyer pour les femmes de sa génération, un roman d'amour.
(Editions Anne Carrière)
Rezension
Dans son second roman, Marathon, Florida (Éditions Zoé, 2019) Carole Allamand mêlait l’autobiographie à la fiction policière et le goût du réel semble toujours guider sa plume avec Tout garder (Éditions Anne Carrière, 2022), où elle revient sur la mort de sa mère et la découverte de sa maladie.
Automne 2012, l’ouragan Sandy a frappé la côte Est des États-Unis et tout balayé sur son passage. Des quartiers entiers privés d’électricité, plongés dans l’obscurité. Quelques jours plus tard, après la catastrophe, les choses reviennent à la normale, le courant est rétabli, Obama est réélu président. Mais le répit est de courte durée, le téléphone sonne et la nouvelle tombe : votre mère est morte. Il faut prendre des dispositions, sauter dans un avion pour la Suisse, franchir le seuil de cet appartement où vous n’avez pas mis les pieds depuis plus de dix ans et où, derrière la porte, vous découvrez un véritable capharnaüm. Difficile de se frayer un chemin entre les tas de détritus en tout genre, les piles d’objets à l’équilibre précaire, les collections bizarres, et dans cette grotte insalubre, une odeur immonde vous colle à la peau. Une fois le choc et le dégoût dissipés, les questions se pressent : comment votre mère, pourtant toujours tirée à quatre épingles, a-t-elle pu se laisser aller à ce point ? Comment a-t-elle pu garder ce vilain secret si longtemps ? Face à l’aumônier qui vous demande de la décrire pour préparer son discours funéraire, vous restez muette. De cette « étrangère si proche », vous ne trouvez rien à dire.
« Dans la pénombre du salon orienté au nord et dont les fenêtres sont recouvertes d’excréments d’insectes, le désordre maternel forme une mer houleuse, hostile. C’est le sixième continent, l’océan de plastique dont les images hantent le journal de 20 heures et les couvertures des magazines. »
Ce mal spectaculaire dont souffre la mère de la narratrice porte ironiquement le nom du philosophe grec, chef de fil du cynisme au IVe siècle avant notre ère. Or, c’est bien connu, Diogène prônait une vie simple loin des conventions sociales, errait dans les rues vêtu d’un simple manteau et dormait dans une jarre. On est donc assez loin de ceux que Carole Allamand préfère appeler les « gardeurs », ces « bergers de l’inutile » qui accumulent compulsivement toutes sortes d’objets sans se soucier de leur valeur ou de leur nécessité. La syllogomanie n’est pas leur seul symptôme, puisque celle-ci s’accompagne aussi d’un isolement social et d’une négligence de l’hygiène corporelle ou domestique – dernier point qui ne concerne pas la mère de la narratrice, toujours fringante, qui parvient à sauvegarder les apparences jusqu’à sa fin.
Tout garder apparaît comme une tentative de description de ce trouble et un questionnement sur les raisons de son existence. L’autrice s’appuie sur des sources scientifiques qui lui permettent d’avancer plusieurs hypothèses : attachement excessif aux choses à cause d’un besoin accru de sécurité, prévoyance exacerbée liée à un réflexe génétique, aveuglement au chaos à cause d’une inaptitude à la catégorisation, dommage au cerveau… Et puis, en nous suggérant que « l’être est plus proche de l’avoir que nous n’aimons à le croire », la réflexion s’élargit au rapport que nous entretenons toutes et tous avec nos possessions matérielles. Elle convoque alors de très belles anecdotes littéraires : dans Les Âmes mortes de Gogol, seule la présence d’un bonnet de nuit dans la chambre en pagaille de Pliouchkine indique qu’un homme y dort ; dans la nouvelle fantastique »Qui sait ?« de Maupassant, un homme pleure le départ de ses meubles qui sortent un à un de sa maison, subtile métaphore d’un abandon amoureux ; et enfin, dans Le Labyrinthe du monde, Yourcenar constate que des « brimborions » ne sont plus rien une fois que la personne pour laquelle ils avaient de la valeur a disparu. Au-delà de l’exploration des implications médicales, philosophiques et littéraires du syndrome de Diogène, l’expérience bouleversante de devoir désencombrer l’appartement de son enfance apparaît aussi comme l’occasion de creuser dans son histoire personnelle.
« L’odeur qui imprègne tout ce que nous ramassons n’incite pas à la récupération, et s’accentue à mesure que nous dégageons le sol, selon le principe du labour : la couche supérieure ayant eu le temps de s’aérer, c’est en dessous que ça s’active, ça grouille. »
L’autrice d’origine genevoise – qui partage aujourd’hui sa vie entre la région d’Aix-en-Provence et le New Jersey, où elle vit et enseigne la littérature française contemporaine à l’université – ne résiste pas à colorer le récit de quelques helvétismes glissés ici et là : des mots du patois fribourgeois ou du suisse-allemand, des expressions et des lieux genevois, des spécialités locales et autres fêtes nationales. C’est peut-être à l’éditrice que l’on doit le choix discutable de mettre ces régionalismes en italique et d’y accoler une d’étoile renvoyant à un lexique en fin d’ouvrage, probablement dans le but de ne pas perdre un lectorat présumé non-helvétique. Le plurilinguisme mal assumé qui en résulte – certains termes sont aléatoirement expliqués dans le texte – rend par moment la lecture fastidieuse. Au lieu de mettre en valeur la richesse et la diversité des parlers de la francophonie, cette mise en évidence intra- et extratextuelle appuyée frôle l’exotisation et trahit un manque de confiance dans les capacités des lecteur·ices à découvrir, l’esprit ouvert et curieux, un vocabulaire qui lui est peut-être inconnu.
Sa langue précise et sobre qui va droit au but permet cependant à Carole Allamand de s’attaquer aux sujets du deuil et de la maladie sans sentimentalisme. Dans des passages en italique, le vous est employé à dessein par l’autrice qui s’adresse à elle-même, ou à qui partage son vécu. Cette rengaine de deuil ne traduit pourtant pas toujours la volonté d’universaliser l’expérience individuelle ; au contraire, elle consent une mise à distance froide de son ressenti et l’expression d’un jugement parfois impitoyable.
Il n’y a pas eu de rupture entre vous, consommée au terme d’une guerre longue et larvée. Plutôt un désintérêt, aussi ancien que votre mémoire, et qui fait de vous deux l’exception à la règle de la relation mère-fille. Vous n’avez jamais eu envie de mettre vos petits pieds dans ses escarpins, ni ses bracelets à vos poignets. Aucun désir d’apprendre ses recettes, de vous lover à son côté sur le canapé.
Au fur et à mesure que l’appartement se vide et que les pièces retrouvent leur apparence d’autrefois, les souvenirs remontent à la surface : l’alcoolisme du père et ses éclats de violence, la dépression de la mère et ses souffrances. En fouillant ainsi dans les décombres de son enfance à la recherche de la clé de ce chaos, la narratrice emprunte la voie d’une réconciliation qui passe aussi par l’écriture.