Ce qui reste

Au fil des images forgées dans une langue inventive, épurée, drue, apparaît, par touches pintillistes, le corps d'une femme âgée.
Et ce sont les gestes d'un llintain quotidien qui seont dits, la dureté des jours, les défaillances physiques, le goût âcre des renoncements. Au contraire de l'andecdote, cette figure a valeur d'allégorie. Elle symbolise la vie fatiguée, abîmée, qui s'enfuit, nous échappe. En transgressant tabous et clichés, Eve-Line Berthod bouscule la représentation du corps féminin, comme celle du monde paysan.
L'invention formelle est inséparable de l'enjeu majeur de l'écriture. Il s'agit d'habiter le vide que laissent les absents, de serrer au plus près la trace qu'ils ont déposée en nous, de recréer, par le biais de l'écriture, ce qui reste après leur passage. A la parole est assignée la plus haute tâche:

sur le flanc d'un talus
creuser l'envers
de la nuit

Dans ses tonalités tour à tour apaisés et cinglantes, le recueil invite le lecteur à éprouver la capacité de la poésie à transcender l'absence.

(Olivier Beetschen, Editions des Empreintes)

Composer avec l'absence

von Alain Ausoni
Publiziert am 04.10.2022

Sous la forme sobre et élégante des recueils poétiques des Éditions Empreintes paraît Ce qui reste, premier livre de la Valaisanne Eve-Line Berthod. En exergue, une citation du poète Jean-Michel Maulpoix fait résonner le titre et ouvre le rideau sur un espace domestique : « Parfois, ce n’est qu’un léger bruit de fourchettes sur la faïence ». Un espace qu’on découvre rural, à l’abri d’un glacier, et habité par une femme âgée, seule. Faisant le point sur certains instants de son quotidien, la parole poétique s’intéresse à ce qui subsiste, pas comme on ferait les comptes, mais plutôt comme on éprouverait notre capacité à recréer ce qui a compté, pour en nourrir le quotidien.

Quand les enfants en créent une à leur tour, la famille d’origine ne se retrouve qu’en de rares moments, que cette femme attend, entretenant dans l’intervalle ses souvenirs. Une vie qui s’écoule, plus manifestement que d’autres peut-être, dans la coprésence de diverses temporalités :

Comme souvent dans le recueil, syntaxe, typographie et densité sémantique permettent ici plusieurs lectures, qui s’enrichissent. L’absence des enfants oblige cette femme à s’inventer une manière de vivre seule. Mais aussi : la présence des enfants impliquait au quotidien des adaptations de la vie commune, d’incessantes projections et innovations. Ou encore : nous souvenant, ne reconfigurons-nous pas sans cesse la vie familiale du passé ?

Sur la page, quelques groupes de vers, pas toujours si libres que ça (« tout est calme dehors / tout est là / qui attend »), rarement plus de vingt mots. Mais, d’une certaine manière, cette remarquable économie de moyens est en phase avec l’évocation subtile des façons d’habiter le vide laissé par celles et ceux qui nous ont quittés : « les absents / comme des alouettes / traversent sa maison », « au fond du jardin / sous les fougères / l’appel des absents », « le manque s’échauffe / sous la charpente // à bras ouverts / sur l’édredon / l’étreinte des absents ».

Il y a quelques années, l’auteure avait baptisé sa compagnie théâtrale Dinn! Dinn!, reprenant un vers des « Fêtes de la faim » de Rimbaud. Relire ce poème – et des strophes comme « Si j’ai du goût, ce n’est guères / Que pour la terre et les pierres. / Dinn ! dinn ! dinn ! dinn ! Mangeons l’air, / Le roc, les charbons, le fer. » – peut offrir un éclairage sur Ce qui reste : l’écriture de Berthod, aussi, est faite pour l’oreille et témoigne d’un goût pour les expériences organiques. Par très fines touches, l’auteure saisit des habitudes, des gestes, les façons dont cette femme habite le paysage, son jardin, sa maison et, sans tabou, son corps : « sous le nombril / carrousel de soif / rengaines / goût de rouillé ». Et l’on devine comment des expériences quotidiennes peuvent faire voyager, au gré des circonstances, dans des temps plus anciens :

S’il y a de la nostalgie dans Ce qui reste, le goût qui prédomine après la lecture n’est pas celui de la perte. On aurait plutôt envie de se fabriquer de bons souvenirs. Ce qui subsiste du vécu colore ce qui reste à vivre.