Le Voyage d'Alina Un conte
Le voyage d’Alina est un conte. On y découvre les aventures d’une petite fille intrépide, qui s’élance vers l’inconnu avec joie et détermination. Un univers habité de rêves, de souvenirs, d’épreuves et de mystères, de découvertes et d’émerveillements. Le livre évoque la violence de grandir, la libération du passé et l’ouverture formidable qui en découle, lumineuse et contagieuse. Avec tendresse et gravité, avec drôlerie aussi, il explore ce qui se déroule au plus secret d’une évolution intime et existentielle, là où le passé s’adresse au présent, et l’enfant à la femme adulte.
Alina ne connaît pas Colomb, vous en parleriez, elle le prendrait pour le mari de la colombe, mais en matière de voyage, elle ne manque de rien, surtout pas de cran.
(éditions NOUS)
Rezension
Le cinquième livre d'Isabelle Sbrissa paraît après quatre recueils de poèmes, dont tout tient tout (Héros-Limite, 2021, Prix suisse de littérature 2022) qui met en forme la langue tantôt en flux de vers discontinus, morcelés, tantôt en blocs de prose compacts, et qui s’attache principalement à rendre compte de la relation à l’environnement proche, tout en étant traversé par des réflexions philosophiques et métalinguistiques. Plus rien de tout ça dans Le voyage d’Alina, qui est un conte, selon la mention figurant sur la couverture ? Le récit, en prose, progresse par séquences dont la longueur varie entre une demi-page et deux pages. Visuellement ce découpage évoque un recueil de poèmes en prose. Rappelons que selon sa définition, très imprécise, le conte peut relater aussi bien des faits réels que des faits inventés, et que souvent on lui ajoute un adjectif – merveilleux, philosophique, fantastique, moral – afin de réduire le spectre de son appartenance générique. Quelle sorte de conte Isabelle Sbrissa a-t-elle rédigé ?
C’est l’histoire d’une enfant qui part en voyage, comme l’indique le titre. Mais c’est aussi une mise en œuvre de la force de l’imaginaire, une réflexion sur le pouvoir de la création littéraire. Au début, la voix narrative semble omnisciente et effacée, pour raconter assez factuellement le désir d’aller voir ailleurs qui s’impose à l’enfant et pour décrire les réactions de son entourage. Cependant, dès la quatrième séquence, sous le pronom on, apparaît un intérêt pour la matérialité de l’écriture et une tendance à percevoir des signes dans les moindres choses : lorsqu’Alina se coupe les ongles des doigts de pied, les rognures sont décrites comme de « mini-parenthèses » et commentées ainsi : «on pourrait en faire des digressions avec un tel matériel typographique».
Ensuite, la voix narrative, toujours sous le pronom on, ne décrit pas le bateau qui transporte Alina, mais énumère toute une série de termes techniques qu’elle aurait pu utiliser. Elle recourt ainsi à une figure rhétorique, la paralipse, qui consiste à parler de quelque chose après avoir annoncé qu’on n’allait pas en parler. Dans ce contexte, cette figure de style nous fait ressentir à quel point toute description opère un découpage dans le réel, en sélectionnant et en omettant des éléments, et nous faisant aussi prendre conscience à la fois de ce qu’on sait d’un objet – en l’occurrence le bateau –, et de ce qu’on en ignore. On réalise qu’au fond, nous n’avons pas besoin de savoir sur quel bateau voyage Alina, il nous suffit de savoir qu’elle navigue et qu’«elle se sent en sécurité».
Très rapidement, le voyage d’Alina prend une dimension linguistique : seule sur l’océan, « elle apprend à sonder le gouffre que le langage creuse dans le monde ». Et aussi une dimension herméneutique, car elle dessine le trajet parcouru sur une carte, ce qui la contraint à trouver des signes et des symboles pour rendre compte de son expérience.
La voix narrative affirme, assez paradoxalement, « que le vivant n’a pas la cohérence appauvrie du roman, ce qu’on a été est transformable pour autant qu’une conscience combinatoire soit à l’œuvre ». Elle justifie ainsi que nous sommes libres d’imaginer l’âge de la protagoniste, tandis que ses trois prénoms, dont les syllabes peuvent se recomposer dans différents ordres, signalent qu’elle n’est pas « d’un seul bloc », qu’elle est libre de « vivre toutes celles qu’elle est ». Ne faudrait-il pas plutôt dire que ce conte ne cherche pas à produire un effet de réel et que ce qu’il donnera à lire sera plus protéiforme que ne l’est la réalité du monde ? Un conseil nous est adressé : « chère lectrice ou cher lecteur, FAIT CE QUE VOULDRAS ». Qui parle ? Une personne dont cette devise ancienne est aussi celle du centre commercial qu’elle fréquente.
Dans certains passages, un je apparaît, pour raconter un rêve, pour confier comment l’écriture transforme le passé à mesure que son identité évolue, et comment l’écriture lui permet de parcourir « le temps en tous sens » et d’être « tout le monde, dans une vérité vibratoire et transformatrice ». Donc, si l’identité et l’âge d’Alina Ilmur Philomène sont pluriels, il va de même pour le je, grâce à la liberté que lui donne l’écriture.
« Raconter, c’est l’hygiène de la conscience », affirme la grand-tante d’Alina, une conteuse dont les récits changent, à mesure qu’elle apprend à accepter le drame qu’elle a vécu, pour aller « vers toujours plus de clarté ».
Raconter l’histoire d’un personnage, c’est aussi éprouver le sentiment physique, ne serait-ce que fugitivement, d’une rencontre, d’une présence apaisante :
Tandis qu’Alina Ilmur Philomène gratte des allumettes, et que la culpabilité de vivre racornit, dissoute par un souffle qui l’ouvre au large, je pleure ici le manque d’amour reçu. J’attends celle qu’en moi j’appelle Alina Ilmur Philomène, je sens jaillir son élan, je sais qu’elle vient, qu’elle me rejoint, parfois même qu’elle est déjà là, je lui donne la main, je sens sa paume minuscule dans ma grande main d’adulte, et ses doigts saisissent les miens avec une confiance qui m’émeut, mais ce soir, alors que la montagne disparaît dans le bleu de la nuit, douloureusement, encore une fois, je pleure ce que je n’ai pas reçu.
Nous ne dirons rien de plus des péripéties vécues par Alina Ilmur Philomène. Son voyage est aussi le voyage de l’écrivain qui tient le gouvernail, et qui ligne après ligne mène le texte à sa fin, tout en l’égrenant subtilement de confidences, de réflexions et de commentaires méta-narratifs. Un voyage qui deviendra peut-être le vôtre, si vous prenez la liberté de vous laisser mener en bateau.