Malencontre
Tout le monde l’appelle Le Chinois. On se moque doucement de lui, de ses poèmes, de ses « théories à la con ». L’année de ses quinze ans, il s’est épris de Rosalba. Elle, elle n’a rien vu, rien su et épousé l’héritier de la prospère Casse automobile. Au fil du temps, cet amour non partagé s’est librement déployé dans l’esprit fertile du Chinois. Le jour où Rosalba se volatilise, la police diffuse sans succès un appel à témoins. Pour comprendre cette histoire dont il perd sans cesse le fil, Le Chinois interroge les proches de la disparue. Toutes leurs voix dessinent l’inquiétant motif d’un miroir éclaté. Anti-polar et célébration de l’imagination amoureuse, Malencontre oppose à l’âpreté du réel les forces de l’humour et de l’invention.
(Editions Zoé)
Le défi de se représenter une vie
Malencontre. Si l’usage du substantif est rare aujourd’hui, on utilise volontiers l’adverbe, voire l’adjectif. Le titre du dernier livre de Jérôme Meizoz intrigue, si bien qu’à la lecture on s’arrête parfois pour se demander ce qu’il y a de malencontreux dans ce roman. Faire tinter le mot ? Le mal ; à l’encontre ; une rencontre ? C’est bien l’histoire d’une rencontre. Mais elle n’a pas vraiment eu lieu. Du moins pas dans le monde réel.
Un écrivain, qui l’aime en secret depuis l’adolescence, tâche de retrouver la trace de Rosalba, mystérieusement disparue. Elle avait fait un mariage malencontreux, si l’on peut dire, avec un des héritiers de la prospère casse automobile de la région. Un clan influent, la structure sociale immuable d’une petite communauté villageoise aux portes des sommets alpins, un rôle d’épouse et de mère déjà scripté : un destin tracé qui ne l’a, semble-t-il, pas satisfaite… Et le narrateur d’enquêter.
Il y aurait tous les ingrédients d’un polar, mais l’intérêt est ailleurs : avec brio, Jérôme Meizoz fait le point sur l’imagination amoureuse. Le narrateur a habité le même village que Rosalba, l’a côtoyée sans la connaître. Sans même le savoir, elle s’est tenue dans une distance désespérante, que d’innombrables heures de rêveries continuent de combler. Les plus belles pages du roman sont ainsi peut-être celles dans lesquelles le narrateur revient, à l’irréel du passé, sur des contacts, des conversations, une complicité avec Rosalba. Ils auraient partagé des escapades, des observations volontiers piquantes des usages locaux.
Toute une vie intérieure retracée dans ce temps singulier qu’est le conditionnel passé :
Rosalba m’aurait rendu attentif à ce décor hors-sol, reconstitué pour les visiteurs. Les commerçants jouaient leur rôle du matin au soir. En riant, elle aurait dit que vers dix-huit heures, après la dernière cabine, on démontait le décor. […] Rosalba aurait aimé commenter longuement les règles locales : pour vendre, il y avait des mots d’ordre tels spécialité, terroir, authenticité. Les gens en redemandaient, ils voulaient de l’authentique, le reste du temps ils vivaient dans le simulacre de leur quartier, de leur métier, parfois leur vie tout entière s’y consumait sans que jamais ils en fussent les sujets de plein droit.
L’atmosphère singulière du roman procède de cette aventure mentale qui se nourrit du manque. Pas si paradoxalement que ça, c’est aussi parce qu’il ignore à peu près tout de Rosalba – sa vision du monde, ses élans, ses attentes – que le narrateur peut développer une si intense relation imaginaire avec elle : « Après tout, c’était une sorte d’amour aussi, cette chose mentale qui irradiait mes journées. » La disparition inexpliquée de la jeune femme, le besoin d’en savoir plus et le projet d’écrire sur cette histoire le pousseront alors dans le monde.
Les treize chapitres du livre sont constitués de brèves sections numérotées, assez hétéroclites. Leur succession reflète les aléas de l’enquête du narrateur et ses réflexions sur la méthode à adopter pour cerner au mieux l’histoire de Rosalba. On lit aussi en quelque sorte l’écriture du livre :
Mes carnets se remplirent de noms, de faits, de chiffres et de dessins. À l’aide de couleurs, j’y relevai le faisceau des convergences. Il était encore trop tôt, pensai-je, pour trouver un ordre aux événements. Mais il fallait être vigilant à cause de ma fâcheuse tendance à perdre le fil. Commence par écouter les gens, me dis-je, puis essaie de coudre ensemble, à ta façon, les morceaux de cette improbable histoire.
Malencontre est aussi dans une certaine mesure un roman sur le décalage, si bien que les lectrices et lecteurs de Jérôme Meizoz retrouveront par moments la pensée sociologique qui traverse Faire le garçon (2017) ou Absolument modernes ! (2019). Le narrateur révèle le faisceau des injonctions qui ont contraint la vie de Rosalba, jeune fille d’immigrés à caser, devenue épouse puis mère perpétuant une lignée. Il négocie des manières de performer la masculinité adolescente et des modèles de la réussite sociale.
Au village, il sera ad eternam l’érudit, le poète. C’est qu’il a étudié le chinois, et à Paris qui plus est. Le rappel de cette expérience est l’occasion de pages sur les effets du fonctionnement de l’institution universitaire française et sur les différences interculturelles qui saisissent celui qui, comme Ramuz, débarque de Suisse romande dans la ville lumière :
L’humour manquait cruellement dans les cours auxquels j’assistais. Dans ce pays hanté par le rang, rongé par la célébrité, avec tous les petits mépris qui en découlent, la République n’était qu’un mot, une surface. Tout semblait réglé par le cérémonial de cour. Dites ceci, ne dites pas cela… .
Si de tels développements touchent par leur pertinence ou leur humour, leur nécessité narrative peut ne pas sembler évidente. Certes, le narrateur ne cesse de fouiller sa mémoire et on prend plaisir à suivre ses cheminements méandreux. Mais en d’autres occasions, des liens plus solides sont tissés entre la rétrospection et l’enquête qui l’occupe. En se plongeant peut-être plus que jamais dans la fiction, Jérôme Meizoz gagne certainement en liberté d’imagination et en possibilités ludiques. Il s’affronte aussi plus frontalement au défi de la transposition romanesque, si bien qu’il arrive qu’on se demande si les carnets d’écriture que compulse le narrateur ne sont pas aussi ceux de l’écrivain.
Cela a le mérite de porter l’intérêt sur l’aventure de l’écriture. Si le roman reste ouvert, son titre trouve parfaitement son sens au croisement de plusieurs interrogations : aurait-il fallu que Rosalba refuse de se marier, ou pas si jeune, et pas pour rejoindre, mal à propos, une famille construite comme un clan ? et, du côté du narrateur, n’y aurait-il pas quelque chose d’un peu inquiétant dans la disproportion entre les contacts réels avec celle qu’il aime – rares, anodins, anciens – et les émotions ressenties – durables et enivrantes ? Sa tentative de retracer l’existence de Rosalba questionne aussi. Dans le constant miroitement des perspectives subjectives, peut-on jamais se représenter la vie d’un·e autre d’une manière satisfaisante, et définitive ? Comment vraiment rencontrer quelqu’un ? Le livre refermé, il y a de bonnes chances que les lectrices et lecteurs continuent de vivre un temps avec ces questions. Tant mieux !