Les Quatre Sœurs Berger
Les familles rangées se ressemblent toutes; les familles dérangées sont dérangées chacune à leur façon.
Au cœur d’une forêt artificielle que la sauvagerie reconquiert peu à peu, un chalet qu’il faut vider. Quatre femmes s’y retrouvent ou s’y perdent. Leur enfance les poursuit, leurs idées les isolent. Seuls oiseaux et lézards observent leur fragile comédie. À l’ombre des montagnes, il leur faudra rencontrer les démons en leur sein.
Quand la folie guette, il n’y a que l’ironie qui sauve. L’ironie du sort, ou celle de l’autrice?
(Editions de L'Aire, Prix Georges-Nicole 2022)
Rezension
Durant les vacances d’été, les quatre sœurs Berger vident le chalet de leurs parents, où elles ont grandi. Trier les objets, les partager ou les jeter, est l’occasion de mesurer la valeur symbolique que chacune leur attribue, de revivre des luttes de pouvoir et de faire évoluer des modes relationnels.
Dans cette famille gouvernée par des principes moraux et très soucieuse d’une bienséance de façade, les émotions s’expriment peu et surtout ne se partagent pas : « Elles avaient pleuré leur mère comme il se doit. Chacune chez soi. » Et faute de savoir exprimer leurs sentiments, leur tâche estivale sera sans cesse entravée par des tensions et des malentendus.
Une voix narrative omnisciente raconte, au passé simple et à l’imparfait, sur un ton assez ironique, les retrouvailles des sœurs et la manière dont elles entreprennent de vider l’habitation. Au présent historique, des réminiscences de leur enfance entrecoupent le récit ; par ce procédé, leurs souvenirs, que le tri des objets réactive, apparaissent dans toute leur vivacité, tout en nous permettant de comprendre ce qui se joue, ou se rejoue, entre elles. Quelques éléments de leur vie d’adulte sont livrés : leur profession, leur vie sentimentale, leur relation à leurs enfants pour celles qui en ont, leur état de santé. Le portrait de chacune des quatre sœurs Berger est ainsi esquissé. Elles ont des caractères très différents : Dominique est autoritaire et sans états d’âme, Madeleine est sentimentale et conciliante, Isabelle a de la peine à imposer ses vues mais est capable d’une analyse lucide, Virginie se plie apparemment aux ordres de ses sœurs tout en étant farouchement indépendante.
Dans le chalet, l’aménagement des pièces témoignent d’une structure fortement patriarcale. Le père, qui était juge, y avait son bureau et s’était réservé une petite pièce, le fumoir. La mère ne jouit d’aucun espace personnel, sinon quelques boîtes où elle range sa correspondance. Les quatre filles se partageaient deux chambres, qui semblent être restées intactes depuis leur départ de la maison.
Les descriptions de l’espace, des meubles et des diverses choses que les quatre femmes sont amenées à manipuler témoignent d’une grande capacité d’observation : un mode de vie et une époque sont évoqués à travers pantoufles, produits de nettoyage, argenterie, vases, lampes de chevet, tableaux, déguisements, etc. Cependant, au-delà de de cet attachement au monde matériel, très concret, se devine très vite une autre dimension : à son arrivée au chalet, Isabelle, la deuxième des sœurs, feuillette les livres qu’elle a laissés dans sa chambre ; elle retrouve avec plaisir Le Voyage d’Ernest Eubade, où les illustrations ne coïncident pas avec l’image – par exemple, le personnage se promène avec un bâton alors qu’il l’a échangé deux jours avant contre un sac en toile – puis elle se plonge dans La Chute de la maison Usher. La fantaisie et le fantastique sont présents aussi à travers le personnage de la grand-mère, Mannie, qui racontait à la cadette, Virginie, des histoires où des salamandres noires et venimeuses surgissent au crépuscule et où des démons vivent sous les souches de sapin toutes proches. Ces récits ont rendu l’enfant courageuse, capable d’affronter « le monde de face ». Pour l’aïeule, « la peur guérit tout », et cette affirmation contraste avec certains proverbes qui servaient de préceptes familiaux, qui sont énoncés en italique au fil des chapitres – tout ce qui est fait n’est plus à faire, tout ce qui peut encore servir se récupère – et qui semblent régir le « plan d’action » que Dominique, l’aînée, a dressé afin d’organiser les opérations. On ne saura pas à cause de quelles forces – accidentelles, criminelles, surnaturelles ? – son plan échouera. Mais les sœurs seront libérées des vieux schémas qui les contraignent.
Ce premier roman d’Alice Bottarelli, qui a obtenu le prix Georges Nicole 2022, est complété par une brochure, un (faux) Profil d’une œuvre, qui propose, de manière décalée et parfois absurde, des repères de lecture. On apprend dans la (vraie ?) notice biographique d’Alice Bottarelli que durant son adolescence, elle aurait rédigé plus d’une trentaine de pièces comiques « qui ne rencontrèrent aucun succès auprès d’un public insensible à son humour » puis elle se lança dans « l’écriture de tragédies [qui] ne connut pas meilleure fortune ». Cependant sa fréquentation assidue des théâtres lui apprit « à lire l’âme humaine » et lui fit découvrir la complexité des « drames sociaux ». Qu’elles soient réelles ou imaginaires, ces différentes expériences paraissent avoir trouvé leur aboutissement dans Les Quatre sœurs Berger.
Sur le plan de la forme, un choix narratif, qui aurait pu être davantage développé, donne au roman une profondeur subtile. En italique, entrecoupant très sporadiquement le récit, une voix en je s’exprime. Elle s’adresse à quelqu’un qui vit au loin, enfermé ; on comprend peu à peu qui parle, et à qui ce discours est secrètement destiné. Cependant, dans les dernières pages du livre, il apparaît que cette voix est plus complexe, qu’elle n’est pas uniquement celle d’un personnage intradiégétique. C’est une voix lyrique, capable d’entrer en résonnance avec le monde, une voix riche d’échos, traversée par des intertextes, la voix de « celle qui lit, celle qui lie – ou délie, délire ».