La Relation critique L'Œil vivant II
Suite de L'Œil vivant, cet ouvrage est consacré à la critique. Jean Starobinski s'attache à établir les principes d'une critique de la relation, capable de coordonner les méthodes de la stylistique, de l'histoire des idées et de la psychanalyse. Une nouvelle interprétation d'un épisode des Confessions de Rousseau illustre le rapport de la théorie critique et de son application. Qu'est-ce qu'interpréter? C'est déchiffrer, et c'est aussi imaginer. La deuxième partie passe donc en revue les divers champs de l'imagination: la parole, l'image, le corps. Et la troisième, traitant des rapports de la littérature et de la psychanalyse, pose une question déconcertante: quelle est la part d'imaginaire qui s'immisce dans la lecture psychanalytique? Comme toujours, Jean Starobinski se révèle un maître-lecteur, qui incite à lire ou relire les grands livres.
Starobinski, maître de lecture
Il y a un an, à la veille de fêter son quatre-vingtième anniversaire, Jean Starobinski travaillait à la refonte de cette Relation critique parue en 1970. Ce thème n'a cessé de l'occuper, comme enseignant et comme poète de l'art du commentaire. Ce dernier est pour lui l'étude "des rapports internes qui se tissent entre le texte, son auteur et le destinataire, en dépassant l'ordre littéraire pour toucher le domaine social, et la conscience volontaire pour atteindre l'inconscient". Il s'en explique dans une longue préface, enrichie de trente années de pratique et de réflexions. [...] (Isabelle Rüf, Le Temps, 17.11.2001)
Éloge du libre regard
Dans le deuxième volume de L'Œil vivant, Jean Starobinski définit sa méthode critique.
[...] Dans un court texte intitulé "Le Voile de Poppée", qui ouvrait, voilà quarante ans, le premier volet de L'Œil vivant, Jean Starobinski définissait sa conception de la critique en ces termes essentiels, qui sont évidemment toujours d'actualité: "La critique complète n'est peut-être ni celle qui vise à la totalité (comme fait le regard surplombant), ni celle qui vise à l'intimité (comme fait l'intuition identifiante); c'est un regard qui sait exiger tour à tour le surplomb et l'intimité, sachant par avance que la vérité n'est ni dans l'une ni dans l'autre tentative, mais dans le mouvement qui va inlassablement de l'une à l'autre. Il ne faut refuser ni le vertige de la distance, ni celui de la proximité: il faut désirer ce double excès où le regard est chaque fois près de perdre tout pouvoir."
[...] S'il revient encore une fois à Rousseau, Starobinski interroge surtout le regard et les appuis conceptuels qui le soutiennent, du côté de l'"objectivité" de la linguistique et de la stylistique (Leo Spitzer) ou dans l'intimité de l'interprétation psychanalytique. Mais là encore, il invite à une sorte de prudence, et laisse ouverte la question du savoir auquel l'interprète peut prétendre: "Il ne suffit pas de connaître, en deçà des œuvres, l'homme comme être naturel et comme être social; il faut le connaître dans sa faculté de dépassement, dans les formes et les actes créateurs par lesquels il change le destin qu'il subissait comme être naturel, par lesquels il transforme la situation que lui assignait la société, et par lesquels, à la longue, il modifie la société elle-même." C'est donc, à chaque moment du geste critique, un acte de liberté qui est posé, celle de l'écrivain approché et de l'œuvre étudiée; celle aussi du commentateur qui, par sympathie raisonnée ou distance sans hostilité, accueille cette liberté dont il est le témoin et s'enrichit d'elle. [...] (P. K., Le Monde, 09.11.2001)