D'ici qu'à sa perte
avant qu’ils aient à ramasser leurs propres cendres,
qu’ils s’envoient par le fond ; en étroit territoire emboîtent
ce qui reste — rien n’est moins sûr, laissent advenir un
appel ou un cri en-deçà de toute parole, comme graine
enfouie dans l’ornière, leur dernière étoile
(Mary-Laure Zoss, D'ici qu'à sa perte, éditions Faï Fioc)
« À merci de l’irrémédiable »
Mary-Laure Zoss livre le recueil D’ici qu’à sa perte, publié en 2021 par les éditions de poésie contemporaine Faï fioc, auxquelles elle avait déjà récemment fait paraître un « Cahier », le poème unique Momie de Tunapa (2015), et le livre d’artiste Près du haut, avec les peintures de Philippe Hélénon (2016).
On découvre trois suites poétiques qui ont en commun le façonnement sobre et sensible d’une géographie, d’une saison, d’une atmosphère ; non pas décor, mais paysage et milieu, dans lesquels se jouent, trouvent des échos, voire se fondent, des scènes de la vie intérieure, comme ici, dans le premier poème, « Dès lors qu’il s’agit de vider les lieux » :
toujours moins, c’est comme si on tenait toujours moins en réserve, dieu sait quel simulacre de vie acculée aux bordures ou fagotée de lierre – feuilles et graines, nos rêves les recrachent, coriaces, vénéneuses, on traque l’entorse à la règle, des murs aux palissades de chantier, quelque bout de jardin ; ne suffisent pas, ces carrés de terre qu’égratigne la patte écailleuse des poules – vont picotant le jour cru, les feuilles tombées derrière le portail ; il en faudrait davantage pour qu’on y croie, au fait d’être au monde, à la survivance d’un séjour habitable, quand on s’éraille, et ça ne manque pas, aux aspérités du ciel blanc
Depuis Le noir du ciel (Empreintes, 2007), son premier livre récompensé par le Prix Ramuz, de tels blocs de prose, sans majuscule et sans point, parfois sans sujet grammatical immédiatement repérable, sont la marque de fabrique de Mary-Laure Zoss et, on l’imagine, le résultat d’un intense triturage de mots et de phrases, découpées, recoupées. Nécessairement proche du texte, le lecteur doit abandonner ses automatismes : entrer dans les poèmes, c’est faire l’expérience d’un rythme singulier, arpenter un territoire dans les pas d’une instance qui questionne et se questionne. Accepter de s’arrêter, à l’occasion, pour considérer un vocable faisant obstacle – savez-vous ce que sont « mèches rouies », « berme trempée » ou « foulon à pommes » ? – ou de s’enfoncer dans l’étymologie d’un mot pour saisir le surcroît de sens donné à une expression. Il n’est pas rare qu’on s’émerveille de la manière dont la poétesse déchiffre le monde et des pouvoirs d’évocation de sa prose si serrée. On croirait parfois que certains objets, certaines plantes, nous font signe.
Comme son titre (qui est aussi celui de la deuxième suite poétique) le suggère, on parcourt dans ce recueil un fragile territoire, « à merci de l’irrémédiable », sans toujours se sentir le cœur « de livrer bataille aux pensées traçantes, à celle volubile de notre perte – tant d’heures asphyxiées à s’étudier périr ». Les poèmes s’énoncent au nous, au on, celui des « rafistolés », des « trébuchants », d’un « ramassis d’égarés » se demandant si quelque chose encore « pourrait germer sous nos yeux ? ». Mary-Laure Zoss creuse la question – ou peut-être devrait-on dire l’inquiétude – de la perte, avec une attention particulière pour nos attitudes et nos états d’âme face à ce qui paraît inexorable.
Dans « Effondrer le revers », le dernier groupe de proses qui est peut-être le plus marquant, l’instance poétique se confronte aux tribulations d’un autre collectif, dont on dirait communément peut-être, nous voilant la face de cet euphémisme, qu’il comprend celles et ceux qui consomment des substances :
emmenés hors d’eux-mêmes, et pas d’autre choix qu’abrutir, triturer dents serrées les poisons, céruse à concasser, ce par quoi la langue sèche, faveurs emportées à l’esbroufe ;
prenant coutume de tel pis-aller, comme si pouvait être sommée l’accalmie d’avoir lieu, bref aperçu d’une existence ordinaire.
À mesure que l’on cerne la condition de ces êtres « défectueux, malingres, en passe de flancher pour de bon » survient la possibilité d’une identification : « eux, comme nous » sont « portés vers tout lieu où se rendre illisible, échappant à la poigne » :
avant qu’ils aient à ramasser leurs propres cendres, qu’ils s’envoient par le fond ; en étroit territoire emboîtent ce qui reste – rien n’est moins sûr, laissent advenir un appel ou un cri en-deçà de toute parole, comme graine enfouie dans l’ornière, leur dernière étoile
Tout se passe alors comme si ces poèmes finissaient par faire mentir un peu cette citation de Pierre Bergounioux, en épigraphe du premier d’entre eux : « Nous ne sommes pas au monde. Il n’est plus nulle part où nous pourrions aller, ni avant, puisque c’est du passé, ni après, où le triste aujourd’hui, en l’absence d’alternative, semble devoir infiniment se perpétuer » (La fin du monde en avançant). Car il y a l’exorable, la possibilité d’un apaisement, d’un élan. Cet éventuel fléchissement ne doit rien à des prières, à quelque incantation lyrique, mais à la capacité de créer par l’écriture une plate-forme, ou des prises tout du moins, sur lesquelles on puisse imaginer se tenir, se ressaisir, habiter pour un temps le fragile présent, de plain-pied.