L'Aiguilleur
Au fond de la forêt où il vit, le vieux Vassili n’entend plus le fracas des villes. Les délires de grandeur de la nation se perdent dans les bois avant de l’atteindre. Seul un portrait de Staline, accroché au mur de sa cabane, témoigne de l’omniprésence du régime. Qu’il neige ou qu’il vente, l’aiguilleur solitaire doit entretenir une portion de voie, même si les rails semblent ne mener que dans un grand nulle part…
Mais un jour, un train passe, laissant derrière lui une pluie de petits messages. En cherchant à les décrypter, Vassili va être rattrapé par les fantômes du passé et s’aventurer dans un territoire dangereux, celui des amours défuntes et des condamnés à l’exil.
Récit d’un exil au fond de soi, L’Aiguilleur dépeint la lente métamorphose d’un monde sombrant dans le silence et la nuit. Sensible aux moindres détails, aux plus subtiles nuances, l’écriture de Schmid nous plonge dans les derniers jours d’un solitaire et parvient à faire de Vassili un personnage de légende, digne des grands romans russes.
(Editions de l'inculte)
Rezension
C’est le début de l’hiver, et Vassili, le personnage principal de L’Aiguilleur, vit seul dans les bois. Sur un mur de sa cabane est accroché, comme dans toutes les foyers aussi loin qu’il se souvient, un portrait du Héros. Par ordre du Parti, Vassili a pour tâche d’entretenir une portion de voie de chemin de fer. La ville la plus proche, dont les constructions inachevées sont inhabitées, se nomme Rasplyvaniye, mot qui en russe signifie décadence, décrépitude. Cette ville est imaginaire, comme le sont Vadanoïvotskaïa, Maranoïsk, ou Vlastok, d’autres villes de la Nation que le récit évoque. Ces indications font qu’on situe l’intrigue du deuxième roman de Bertrand Schmid quelque part dans un pays de l’Est, sous un régime totalitaire en déclin.
D’abord avec sa famille, puis seul, Vassili a toujours vécu dans la forêt, excepté durant trois ans, où il a dû se rendre en ville pour son service obligatoire. Il y a appris « à lire, à courir, à se lever tôt, à écrire, à ne pas dormir, à claquer des talons et bien d’autres choses », dont quelques notions de mécanique nécessaires à la réparation d’un aiguillage ; il a reçu un uniforme, des armes et un portrait du Héros.
Ce récit à la troisième personne est focalisé sur Vassili, un homme presque illettré mais doué d’un savoir qui lui permet de s’orienter dans la forêt, de se nourrir, de se réchauffer et de s’abriter durant les longues marches qu’il doit effectuer, soit pour se ravitailler, soit pour contrôler l’état des rails. La grande force du texte est de nous rendre proche de cet homme par la description de ses gestes, de ses sensations corporelles, dans son rapport physique à son environnement, de réussir à décrire le déroulement plutôt répétitif de ses journées et ses marches harassantes dans la neige et le froid avec une inventivité et un sens poétique qui nous font appréhender la dureté de son quotidien sans misérabilisme. Par contre, sa maladie est décrite crûment : il a les poumons malades, ses quintes de toux lui font cracher glaires et sang.
Le narrateur recourt parfois aux pronoms on et nous, dans des phrases qui donnent le sentiment que des gens, qu’on ne peut identifier, observent le personnage et relatent ses faits et gestes :
On le vit partir. Ce devait être un matin. Par les carreaux enneigés, nous l’estimions à l’ombre que déglutissaient les troncs. Ils grésillaient aux faîtes, ébouriffaient les écumes que des vents, par morsures, leur arrachaient. Les lumières se déchiquetaient et patiemment ricochaient sur Vassili. Il progressait, avec les bêtes dans le sillage de son souffle, vers son secteur.
Ce procédé rend sensible l’aspect très visuel du récit et a peut-être pour effet qu’on se sent entraîné dans cet univers hostile, qu’on a l’impression de le parcourir, du regard et aussi presque physiquement. Ces pronoms sont suffisamment rares et discrets pour que l’idée d’une surveillance de l’aiguilleur par le Parti paraisse incongrue ; ils font plutôt réfléchir à la manière dont on appréhende cette voix narrative qui est la plupart du temps effacée et qui par instants se manifeste sans qu’on puisse l’attribuer à quelqu’un. Par cette manière de procéder, on prend conscience de notre habitude des conventions d’un récit omniscient : on accepte facilement un narrateur invisible et non identifiable, mais on se demande qui raconte lorsque des indices donnent le sentiment d’une présence et d’un regard.
Vassili a un sens pratique très développé et il est plutôt hermétique aux représentations symboliques. Par exemple, lorsque les instructeurs lui ont montré sur une carte géographique les limites du secteur dont il aura la responsabilité, il ne comprend pas quel intérêt les géographes trouvent à leur travail, et encore moins à quoi cette représentation du « monde depuis le ciel » pourrait lui être utile. Les traits, hachures, courbes et couleurs ne lui semblent pas rendre compte du pays où il vit, ne pas être à la mesure de l’homme, car ignorant les détails du terrain – troncs, souches, crevasses, rochers – qui sont ses points de repères à lui.
Sur la route du retour, après avoir tant bien que mal réparé l’aiguillage défectueux, il remarque le long des voies, « une blancheur inconnue » qui se distingue du tapis neigeux. Ce sont des lettres, une dizaine de lettres, qu’il ramasse et emporte, serrées contre sa poitrine. De retour à son logis, il entreprend de les déchiffrer. C’est laborieux, certains signes sont illisibles, il a presque complètement oublié l’alphabet, il s’obstine, sa mémoire se réactive. Les premiers mots qu’il lit sont une formule d’appel : « Chère Sacha ».
Jour après jour, il poursuit sa lecture. « Des trois premières missives, Vassili ne devinait qu’une fuite insensée, un amour désolé et le deuil. » Ce qu’écrit l’auteur des lettres le fait entrer, en « voyeur et voleur » dans l’intimité d’un couple. Il imagine la ville où les amants se sont rencontrés, les lustres des salles de danse, leurs baisers et leurs caresses. Alors les souvenirs de Vassili remontent, il revoit le temps où il avait de la famille, des compagnons, une amoureuse. Son chagrin prend une ampleur démesurée, lui faisant perdre pied : « Maintenant la mécanique de ses gestes grinçait. » Vassili sombre dans un délire fiévreux, sans doute aggravé par sa maladie pulmonaire.
Il est plus facile d’entrer en empathie avec cet homme lorsque sont décrits les actes simples de sa vie rude que lorsque sont dépeints ses regrets et son égarement. Cependant, même si la conclusion aurait gagné à être plus sobre, L’Aiguilleur est un beau roman, l’auteur a réussi à rendre son personnage attachant tout en créant un univers à la fois réaliste et fantasmagorique.