Sensible
Comment se sentir intégré dans un pays où l’on est pourtant né lorsqu’on est sans cesse renvoyé à une origine autre parce que plus visible ? Près de soixante ans après l’indépendance de l’Algérie, Nedjma Kacimi revient sur sa prise de conscience tardive des discriminations dont elle a été l’objet pour mettre en perspective une histoire souvent biaisée et donner voix à nombre de récits parallèles méconnus venant disloquer cette version officielle oppressante. À travers une déambulation dans l’histoire française récente mais également des textes littéraires ou des éléments de culture populaire, Nedjma Kacimi dissèque avec vigueur les contradictions d’une France encore arc-boutée à des stéréotypes qu’il est urgent de faire voler en éclats pour laisser sa place à une jeunesse diverse et créative trop souvent opprimée.
Mêlant intime et politique, Sensible est un texte puissant, tout entier porté par la volonté d’opérer une chirurgie réparatrice qui redonne du pouvoir aux mots et de l’espoir aux jeunes générations.
(Éditions Cambourakis)
Rezension
« Laissez-moi vous parler d’un garçon qui, sous le coup de la douleur, s’est évanoui. Un éclair fulgurant a lacéré son cerveau à l’instant même où une matraque a pénétré – je cite – l’intestin sur dix centimètres, a déchiré le colon et sectionné le muscle sphinctérien en provoquant une plaie longitudinale du canal anal ». Le point de départ du premier livre de Nedjma Kacimi, auteure francophone vivant à Zurich depuis une quinzaine d’années, est brutal. Son titre est Sensible. L’éventail est ouvert.
Sensible n’est ni un roman ni un essai, ni une autobiographie ni un livre d’histoire – il est tout cela à la fois. En 49 chapitres, pour la plupart courts (entre deux et six pages), non numérotés, mais dotés parfois d’un titre, la narratrice, mélangeant prose et poésie, imbrique Histoire collective et histoire individuelle. L’Histoire collective est celle de l’Algérie, de la guerre d’indépendance et, surtout, de l’après-guerre, vue au prisme des différents groupes qui se retrouvent en France : Algériens, pieds-noirs, soldats français, harkis, tous souffrant d’expériences douloureuses mal digérées, car mal (re)connues, et d’isolation mémorielle, tant affective que sociale. L’histoire individuelle est celle de la narratrice qui parle en son propre nom : fille d’un père algérien et d’une mère française, venue en France à l’âge de 5 ans, elle a grandi dans une petite ville de province, à Belley, dans l’Ain. Si son enfance a été marquée par l’absence de tout sentiment d’appartenance à un groupe ethnique défini – « dans mon enfance, je n’étais pas une Arabe » –, la découverte de la différence s’est faite de manière toujours plus nette au cours des années suivantes, ponctuée de petites et grandes vexations et humiliations. Un sentiment de honte s’installe ainsi dans la vie de celle que, pour plus de simplicité, on avait appelée Dima à l’école, et qui, une fois quitté l’innocence de l’« Île aux enfants », est devenue Nedjma. Seuls l’amitié et l’amour fourniront désormais un remède suffisamment puissant pour atténuer le sentiment douloureux de la différence qui accompagne sa vie à la manière d’un basso continuo.
Sur le fond de ces deux H/histoires étroitement nouées, le livre de Kacimi déploie sa richesse thématique, narrative et stylistique.
Sensible est un cri d’indignation face à toutes les occasions ratées au XXe siècle par la France de construire un pays culturellement et humainement riche et ouvert. La narratrice fait sienne la critique postcoloniale des deux France dont l’une a constamment violé et continue à violer dans la réalité politique et sociale ce que l’autre, depuis les Lumières, a de mieux à offrir sur le plan philosophique et moral. En ce qui concerne plus particulièrement l’Algérie, elle met en évidence le rapport non seulement hypocrite mais proprement schizophrénique que la France entretient avec celles et ceux qu’elle a fait semblant de considérer pendant plus d’un siècle comme appartenant à sa propre famille, au point de leur faire partager ses tâches les plus lourdes : en tant que soldats pendant les deux Guerres mondiales, en tant que main-d’œuvre durant les Trente Glorieuses.
Sensible est aussi et avant tout un cri de révolte au nom de la jeunesse française d’aujourd’hui dont la seule couleur de la peau suffit à déchaîner une « violence institutionnelle dont on a peu d’idée ». C’est à cette « jeunesse sans voix », meurtrie et stigmatisée au sens propre comme au sens figuré, que la narratrice s’adresse à plusieurs reprises dans une sorte de ‘refrain’. Trois fois, elle conjure les « chers cœurs sensibles » de rester patients, et les nomme par leurs prénoms à sonorité majoritairement arabe. La quatrième fois qu’apparaît le ‘refrain’, tout à la fin du livre, la liste se voit augmentée avant tout de prénoms à sonorité française et la « patience » fait place au « courage », double clôture sous le signe de l’espoir en une jeunesse qui fait fi des clivages ethniques.
Si Sensible est un message de solidarité et d’encouragement adressé à la jeunesse, il est également un hommage – ici encore en dehors de toute catégorisation nationale ou ethnique – à celles et ceux qui ont lutté contre les discriminations et les injustices dans le passé : Simone Veil, qui, chargée d’inspecter les centres pénitentiaires en Algérie, avait « us[é] de tous ses pouvoirs pour freiner la machine » ; Noël Favrelière, déserteur français, et sa mère Aimée Favrelière, qui, moyennant une lettre écrite à la femme de De Gaulle, avait obtenu la grâce présidentielle pour son fils en 1966 ; Maurice Audin, communiste algérien, et sa femme Josette, qui n’avait cessé de se renseigner sur le sort de son mari porté disparu, jusqu’à ce qu’Emmanuel Macron, en 2018, reconnaisse officiellement que Maurice était « mort sous la torture du fait du système légalement institué alors en Algérie par la France ». Et bien d’autres encore.
Finalement, Sensible est également une réflexion sur le pouvoir des mots et de la littérature. La narratrice met l’accent sur le rôle capital qu’ont joué des écrivain.e.s des deux côtés de la Méditerranée dans la mise à jour des conflits enracinés dans le passé colonial et la guerre d’indépendance, si souvent refoulés, tus, voire niés dans la mémoire publique et individuelle. Deux romans, parmi d’autres, qui ont constitué de véritables illuminations pour elle : Des Hommes (2009) de Laurent Mauvignier, qui ne l’a pas seulement aidée à mieux comprendre le suicide du père d’une amie d’enfance, ancien soldat français ayant fait la guerre d’Algérie, mais lui a aussi révélé le fait d’être elle-même « une enfant de l’après-guerre » – algérien, donc, et Meursault, contre-enquête (2014) de Kamel Daoud, grâce auquel elle a réalisé pour la première fois que l’Arabe tué dans L'Étranger n’avait « [p]as de nom. / ni de prénom. / Pas d’identité ». L’Art français de la guerre (2011) d’Alexis Jenni et L’Art de perdre (2017) d’Alice Zeniter occupent également une place importante dans Sensible : Constatant que la ‘guerre continue’ et que « rien n’a changé » entre la deuxième génération des « ressortissants français, jamais suffisamment français » à laquelle elle appartient et la troisième dont fait partie Zeniter, la narratrice prend la décision d’« écrire le dernier volet de la trilogie. / L’Art français de merder ». C’est ce livre que nous tenons entre les mains, au titre plus doux, certes, mais au contenu non moins dur.
La métaphore que la narratrice emploie pour parler de son écriture est celle de « chirurgie réparatrice ». C’est une opération au stylo « effilé » qui vise à « [r]estaurer l’intégrité » de toutes celles et tous ceux qui souffrent de ‘ce passé qui ne passe pas’. Si elle ne fait pas disparaître les cicatrices, cette « chirurgie réparatrice » est une affaire aussi nécessaire que difficile et peu appétissante : « Il ne me reste donc qu’une issue. Me saisir de la poche de stomie qui accompagne le destin de cette jeunesse matée et l’exploser. Faire gicler toute cette merde et nous en badigeonner dans un geste ignoble et désespéré. / Puis célébrer ».
Fidèle à ce programme, Sensible est écrit dans un style souvent violent et dur, en réponse directe, frontale à la réalité dont il traite. Mais dans ce parler souvent cru, sans ambages, on sent une grande tendresse. Sensible est un livre sensible adressés aux « cœurs sensibles » sur les zones sensibles de notre réalité – qui ne sont pas forcément là où la politique le suppose. Mais Sensible réussit également un effet cathartique par le rire. Un rire qui bien des fois nous prend en flagrant délit de complicité raciste. Faites le test : « Savez-vous qui a inventé le triathlon ? Les arabes : aller à la piscine à pied, nager, repartir à vélo ». Attrapé.e ? – De manière générale, nous sommes bel et bien embarqué.e.s dans cette histoire, car dès la première phrase la narratrice nous engage dans une conversation, par ailleurs déjà en cours au moment où nous entrons dans le texte. Si elle s’adresse explicitement à nous, ce nous est pourtant protéiforme : appartenons-nous aux « érudits » et aux « doctes » qu’elle interpelle de manière ironique au début ou à « ceux qui se bouchent les oreilles en attendant » la vraie histoire et auxquels elle demande de patienter ? À nous de choisir, pour autant qu’il faille choisir. Se mélangent ainsi non seulement prose et poésie, mais également style oral et style écrit, le tout rythmé, par endroits, à la manière d’un chant, d’un slam ou d’un rap.
« […] je vais revenir », nous promet la narratrice. Nous la prendrons au mot. Si les interrogations soulevées dans Sensible ne sont pas toutes nouvelles – ce qui n’en amoindrit pas la virulence persistante dans un monde qui n’évolue qu’à petits pas – la voix qui les formule et essaie d’y répondre l’est décidément. Avec Sensible, nous assistons à une entrée fulgurante sur la scène littéraire !