Dans l'attente d'un autre ciel

Dans l’attente d’un autre ciel. Le récit d’une enfance douloureuse qui se lit le souffle court et les sens en alerte. La plume incisive et intimiste de Damien Murith nous force à respirer l’air étouffant que dégage l’appartement insalubre dans lequel grandit Leo, à partager au plus près le manque d’amour, l’angoisse et la solitude qui se collent à la peau et nouent le ventre. Puis viennent les sentiments contradictoires à l’égard d’une mère abandonnée qui à son tour délaisse son enfant. Le basketball, l’école, un chat complice et unique source d’affection réelle laissent toutefois entrevoir l’espoir. Des lueurs portées par une poésie éblouissante qui, à elle seule, apaise toutes les souffrances.

(Editions d'en bas)

Rezension

von Sarah Benninghoff
Publiziert am 07.02.2022

Parus la même année, Dans l’attente d’un autre ciel et Le deuxième pas racontent, entre prose et poésie, fiction et sensations, des instants de vie. Damien Murith prend le pari de nous plonger au cœur de la douleur, scandant ces moments suspendus où elle est seule à exister. Pour cela il choisit deux chemins, celui de la narration dans Dans l’attente d’un autre ciel avec une famille brisée qui vit son drame en huis-clos, et celui du discours dans Le deuxième pas, pour nommer la souffrance de l’intérieur.

Dans l’attente d’un autre ciel, c’est l’histoire de Léo, enfant, et de ses parents, de sa mère qui attend le retour de son père, à en perdre la raison. Dans le froid des immeubles gris, Léo grandit au treizième étage entre sa chambre, celle de sa mère, un balcon et la cuisine où il souffre d’entendre cette mère hurler sur le chat. L’animal est le seul ami de Léo, son seul soutien, mais il est de trop pour la mère parce qu’il participe à l’insalubrité du logement en urinant dans l’appartement. Dans cette atmosphère anxiogène les relations ne se font pas, les rôles de père, mère et enfant ne sont pris par personne. Léo subit le poids d’un départ et l’espoir irréel de la mère au retour du père. Il ne lui reste comme échappatoire que la fuite dans le sport pour retrouver du mordant et de la vitalité.

Cette histoire, Damien Murith nous la livre dans la lenteur. Racontée par de brefs instantanés, chacun concentré et tenu sur une page, elle se construit par accumulation. Numérotés, ces instantanés sont vifs et percutants. Longs de quelques lignes pour certains, de quelques paragraphes pour d’autres, ils donnent place au vide, celui des étages comme celui des échanges, un vide qui peu à peu se resserre et fait naître tension et inquiétude. Parce que mis face à Léo, nous le suivons dans la proximité d’une narration à la troisième personne, où le monde existe dans un rapport direct à l’enfant. Tout ce qui s’effrite et le touche participe à la détresse et au danger qui grandissent. Même quand on passe dans le regard de la mère, qui se transforme le temps d’un voyage qu’à deux ils entreprennent, mère et fils s’en allant pour les vacances d’été. Même ce temps de rencontre avec la mère, à sentir la langue s’emplir d’amour et de légèreté, même ce temps nourrit la menace d’un retour à la maison violent et brutal. Mais durant quelques pages on y croit, comme Léo croit retrouver l’amour de sa mère, comme elle croit en un nouveau départ, une reprise en main de sa vie.

La nuit est immense et lourde.
La mère est sur le balcon. Son corps vacille, lutte contre l’évidence du vide.
Tout est à l’agonie.
Léo est derrière la porte vitrée. Il regarde la mère, et dans le fond du ciel, le mensonge des étoiles.

Dans l’attente d’un autre ciel se lit d’un souffle. Accordée à celle de Léo, notre respiration suit la ponctuation du récit, ces phrases averbales qui nous retiennent, ces infinitifs qui nous éloignent, puis rythment et accélèrent notre lecture. À écrire dans le bref, l’auteur saccade ces phrases, travaille l’économie pour aller au brûlant de la sensation et du moment. Il faut s’accrocher pour rester parce que la lecture est violente, tout se joue à l’atmosphère tendue par une langue âpre, serrée par des virgules nombreuses, des points nets, voire coupants. Tout se joue à l’intime et au violent que la langue marie.

Ce travail sur la langue est aussi présent dans Le deuxième pas : l’attention aux mots pour rester dans l’ellipse et la brièveté, la ponctuation pour étirer les espaces entre les mots, les réduire au souffle qui se noue, à la respiration que l’on peine à reprendre. Cet ouvrage est le défi de dire la douleur, de dire les états l’accompagnant, les pensées et les vécus en lien avec elle. Damien Murith s’empare d’un sujet bien souvent au-delà des mots, un sujet contenant une part indicible, il tente d’écrire ce qui dans l’instant de la douleur peine à sortir. Comme un cri pour celles et ceux qui ne sont entendu.es, il travaille une voix multiple. En choisissant une narration à la première personne du pluriel, il crée une communauté liée par l’expérience de la douleur. L’exercice est périlleux et l’équilibre fragile, à tout moment le lien aux lecteur.trices peut s’effondrer, parce que si le «nous» rassemble, il exclut aussi, il met de côté celles et ceux qui ne se sentent pas concerné.es ou pas touché.es. Au-delà de la relation au lectorat, ce choix pose une question : la douleur est-elle une expérience universelle ? En créant cette voix collective, l’auteur établit une parole, une vision du rapport à la douleur. Deux possibilités s’offrent alors à nous : l’adhésion ou le rejet.

Dépourvu d’histoire, Le deuxième pas est une série de soixante-cinq fragments scandant la douleur. Et là aussi l’équilibre est fragile, parce que la lourdeur et le pathos sont les dangers de cette écriture sans véritable récit, ni explication sur les causes physiques ou psychiques de la souffrance. Si quelques fragments sont ancrés dans le concret d’un hôpital, par exemple, la plupart sont images et pensées. Sans accroches sur une réalité plus factuelle, navigant entre sentiments et généralités, la lecture se fait sur le fil, à se sentir vaciller et douter.

Plus rien ne fleurit au bout de nos lèvres. Ce qui était paroles se réveille brume. Ce qui était chansons, berceuses, s’endort fournaise. Parler, mais de quoi sinon la profondeur de nos blessures ? Dans le désert de nos bouches, les mots se fanent, en silence.

Une chose est sûre, Le deuxième pas comme Dans l’attente d’un autre ciel ne laissent pas indifférent. Leur lecture ouvre des réflexions, nous plonge dans des sensations dérangeantes et inconfortables, ainsi que dans un univers singulier. Leurs écritures serrées rendent la lecture rythmée, tendue et étouffée. Damien Murith prend le temps d’observer la douleur, les drames de la vie, réussit à les faire exister, et, dans une certaine mesure, à les partager, en tous les cas à nous bousculer et questionner.