üert fomantà jardin affamé
En 2014, je cherchais une voix jeune pour clore l'anthologie Aruè et tout à la fois l'ouvrir à l'avenir. Ce fut la sienne... (...)
Sept ans plus tard, c'est à l'enseigne des éditions «Troglodytes» que paraît, dans la collection «Domaine romanche», cette petite anthologie. Elle s'ouvre sur les poèmes plus récents et nous fait remonter le temps jusqu'aux premiers textes de l'auteure, manière de découvrir l'origine d'un cheminement.
(Denise Mützenberg)
Un jardin affamé et néanmoins très fertile
dun dal man / cun tschel in gialoffa / pin ün puogn poesia
je salue d’une main / l’autre dans ma poche / prépare une poignée de poèmes
(« defaisa » / « défense »)
Prenez une bonne poignée de poésie, dispersez-la sur un vaste champ, ajoutez-y une généreuse pincée de tintement (de préférence tropique) et dans ce jardin affamé fleuriront les plus beaux poèmes. Mais attention : seule Flurina Badel, dont le prénom semble prédestiné à cela, détient le secret de cette belle floraison et le talent pour faire en sorte que cette poésie germe, éclose et s’épanouisse.
C’est à l’enseigne du jardin affamé que paraît sa mini-anthologie qu’elle intitule, justement, üert fomantà, aux éditions Les Troglodytes, dernier « cudeschin, petit livre » en date de la petite mais dynamique maison d’édition genevoise. Un jardin affamé mais ô combien nourrissant pour l’esprit ! Et c’est avec les sujets auxquels je fais allusion en entrée (mais dans l’ordre opposé) que Flurina Badel structure les quatre sections de ce recueil, qu’elle intitule : « üert fomantà » (jardin affamé), « tinnitus tropic » (tintement tropique), « chomp vast » (champ vaste) et « ün puogn poesia » (une poignée de poésie).
L’anthologie s’ouvre donc sur une première section qui en reprend le titre : « üert fomantà ». Ce sont les poèmes les plus récents de l’auteure, écrits en 2020. Un jardin affamé où les références à l’acte d’écrire comparé au travail de la terre et aux actions de sarcler, semer, repiquer, métaphores de l’écriture poétique, apparaissent dès le début :
[…] // sgrat üna terrenzla / implant üna lingia / fluors da plom / brillan blauaint // […]
[…] // je gratte une place déneigée / plante une ligne / de fleurs de plomb / brillant bleuissant // […]
(« charez ün chan »)
Et le chien à trois pattes, dont la quatrième est le crayon de la poète, se fraie finalement un chemin à travers la broussaille des mots, désormais exubérante, en dépit d’une retenue discrète et de la crainte de ne pas réussir à surmonter la difficulté qui guette dans la page blanche du cinquième vers, dans les fleurs de plomb du huitième et dans le canidé boiteux du dixième…
Dans le poème suivant, le je lyrique « […] plante la langue / dans le sillon / pour enraciner la pensée » (« chatsch la lengua »), reliant de nouveau l’expression poétique de la pensée par la langue écrite (ici illustrée comme l’organe anatomique du même nom) à l’idée de mettre en terre une jeune pousse pour qu’elle prenne racine et persiste. Et dans le troisième (« felsch buorcha in bocca »), la poésie naissante, lentement et dans une certaine souffrance, comme fougère qui croît en se déroulant et en se déployant et qui gratterait la gorge (si c’était de là qu’elle devait naître – même la poésie écrite traverse souvent une phase orale, déjà vaguement évoquée dans le poème précédent par l’ambivalence du substantif ‘langue’), débute à l’état de modeste et primitive plante des sous-bois pour aboutir à celui d’un oiseau parmi les plus fiers et majestueux : le paon. Cet animal, vraie œuvre d’art vivante, oiseau cher à Junon mais tant méprisé des bestiaires médiévaux qui, dans leur ardeur chrétienne, lui attribuaient le vice de la vanité, est ici réhabilité dans sa vraie splendeur physique, cependant atténuée (de nouveau dans une pudeur judéo-chrétienne ?) par l’évocation de son cri, somme toute assez disgracieux. Ou serait-ce plutôt l’appel désespéré de la beauté de la nature qui appelle à contempler ce qui est beau au lieu d’écouter les mots des beaux-parleurs ?
La deuxième section, « tinnitus tropic », se compose d’un choix de poèmes parus dans le recueil du même titre aux éditions zurichoises, mais aussi rhéto-romanes, editionmevinapuorger, en 2019. Cette dernière œuvre a valu à Flurina Badel le prix suisse de littérature en 2020.
Il s’agit ici de poèmes plutôt liés à l’introspection, à la réflexion, à l’observation, mais parfois aussi à la manifestation explosive des sentiments :
[…] / avant man in man / vaina uossa dozà las vuschs / […]
[…] / juste avant main dans la main / voilà que nous haussons nos voix / […]
(« not argientina »)
Le premier vers du passage cité ci-dessus évoque également l’importance des mains et de leur contact comme expression du lien intime et réconfortant. On les retrouve également dans d’autres exemples :
no pensain culs mans / ün in tschel e / tanter palmas quai / chi s’inclegia da sai
nous pensons avec les mains / l’une dans l’autre et / entre les paumes ce qui / va sans dire
(« no pensain culs mans »)
et
[…] / sguersch sün ta sumbriva / per verer scha teis man / tscherchess meis // […]
[…] / louche vers ton ombre / pour voir si ta main / cherche la mienne // […]
(« nicotin al kiosk »)
La troisième section, « chomp vast », présente un poème écrit en 2007 et « publié en 2013 dans l’anthologie de Roger Perret, Moderne Poesie in der Schweiz. Un texte d’un seul tenant, un ample chant (un chant vaste !) où l’on trouve encore le repli sur soi, l’envie de rester dedans, l’enfermement », note Denise Mützenberg dans sa préface à üert fomantà. De nouveau l’introspection et la recherche d’une certaine protection rassurante dans ce qui est familier :
[…] / rest / qua / stun in let e spet // […]
[…] / je reste / ici / dans mon lit et j’attends // […][…] // nu vegn / il dadoura vegn aint pro mai / […]
[…] // je ne sors pas / le dehors vient chez moi / […][…] / sun fingià statta là / cugnuosch la baduogna / […]
[…] / j’y étais / je connais les bouleaux / […]
Finalement, la quatrième section, « ün puogn poesia », présente une poignée de poèmes de jeunesse, datant de la première décade des années 2000. Des poèmes de rébellion (« opposiziun ») mais aussi de renonciation ou résignation (« repar ») :
pervi da l’inabiltà da svapurar / najaint il desideri da na esser / in sön sforzà
à cause de l’incapacité de s’évaporer / je noie le besoin de ne pas être / dans un sommeil forcé
(« repar » / « barrage »)
Cependant, cette section n’exprime pas uniquement des sentiments de conflit : on y trouve aussi des signes d’apaisement après l’épreuve (« lovada ») et de créativité (« defaisa »).
[…] // fetsch la ruotta / per star cun tai / in qualunque let / cun ögls averts / e pro no
[…] // je me fais chasse-neige / pour rester avec toi / dans n’importe quel lit / les yeux ouverts / et chez nous
(« lovada » / « couchée »)
Ici, le je lyrique, souffrant de la solitude quand il est séparé du tu aimé, mais aussi de l’éloignement de son milieu familier lorsqu’il se trouve chez l’autre, se décide à faire face à la difficulté pour se réunir avec lui, où que ce soit.
En plus de la qualité littéraire, cette anthologie se présente comme un livre d’art, étant donné qu’elle est richement illustrée par Jérémie Sarbach. Le public romand ne sera pas déçu en ce qui concerne la compréhension des poèmes et leur restitution en langue française, car leur traduction a élégamment été assurée par l’éditrice elle-même, Denise Mützenberg, poète elle aussi, passionnée de langue et poésie rhéto-romane bien connue dans le monde littéraire francophone et romanche.
Un vrai bijou de la littérature et de l’art suisses, en somme, germé dans la Basse-Engadine et repiqué aux antipodes helvétiques, en terre genevoise.