D'Oncle
D’oncle raconte l’histoire d’un oncle. D’un homme-limite jamais grandi, coincé depuis cinquante ans quelque part en enfance et au bord de la mer, au bout du monde. À la faveur de circonstances exceptionnelles, d’une réclusion forcée peut-être, la narratrice est amenée à observer de près cet homme à l’hygiène douteuse, aux manies bizarres, à la santé défaillante, aux proportions anormales, définitivement trop petit, trop gros et trop boiteux pour ce monde. Elle lui tourne autour, tente d’éclaircir ce qui a tout l’air d’un mystère, bute sur de grands pans d’oubli familial, sur les tracasseries d’un quotidien impossible et d’un avenir incertain. Elle spécule. Se livre à un nécessaire délire au contact de cet oncle planté là comme un défi à toute espèce de conformité. En filigrane, c’est le portrait d’une famille et d’une époque qui se dessine. Biscornues comme toutes les familles et toutes les époques. ou disons un peu plus. Mais il faudra se garder des conclusions hâtives. Ce petit brin d’oncle traîne la patte sur une frontière ténue. Avec ce premier roman, Rebecca Gisler propose une écriture entomologiste, intriguée et amusée, qui vise à faire le tour d’un sujet aussi étrange que fascinant : un oncle.
(Editions Verdier)
Rezension
« D’oncle raconte l’histoire d’un oncle ». Point de départ à la fois simple et ambitieux que celui choisi par Rebecca Gisler pour son premier roman : on connaissait les histoires de mères et de pères, de frères et de sœurs, de filles et de fils, on connaît moins les histoires d’oncles. Qu’à cela ne tienne. Cet oncle-là méritait bien une histoire comme celle-ci. À moins que ce ne soit cette histoire-là, qui méritait bien un oncle comme celui-ci.
L’histoire se déroule en Bretagne, décor bucolique et mystérieux s’il en est, auquel l’oncle en question est parfaitement indifférent : il se méfie de la mer « pleine de crottes de porc et d’algues vertes » et n’a que faire du panorama et autres couchers de soleil. Son monde à lui se compose de sa chambre, de sa maison, un peu décrépie, et de son jardin, envahi par les taupes, et sa vie suit un cours imperturbable, organisé autour de son « régime de célibataire », de la traque des taupes ennemies, d’occasionnelles sessions de tir à l’arc, et de sorties au supermarché. L’oncle s’habitue à tout et ne s’étonne pas de grand-chose : même les évènements les plus inattendus ou incongrus n’échappent pas à la sagesse de son pendule, capable aussi bien de prédire la mort que de retrouver des objets perdus.
En vertu de circonstances inattendues, la narratrice et son frère sont amenés à faire ménage commun pendant plusieurs mois avec cet oncle mi-ogre mi-enfant, un peu marginal, tour à tour inquiétant, repoussant et attachant. La narratrice saisit ce huis-clos inattendu comme prétexte pour s’adonner avec une sorte de fascination enfantine à l’observation du spécimen « oncle » qu’il lui est soudainement donné d’observer de (très) près, dans son environnement naturel. Elle relève ses postures, son mode de déplacement, ses expressions, et ses habitudes alimentaires, et les décrit avec une précision de naturaliste passionnée.
Assis, l’oncle a le ventre comprimé contre la table, et le ventre de l’oncle est tellement gros qu’il a l’air séparé du reste de son corps, comme un fardeau, ou comme un animal de compagnie, mais il faut dire que malgré son ventre qui est sûrement très lourd, l’oncle se tient toujours bien droit, son dos s’adapte gentiment au dossier de la chaise et non l’inverse, et son ventre de compagnie déborde toujours un peu sur la table, et il ondule et il gargouille tout à fait comme un animal qui serait posé sur ses genoux […]
Peu à peu, à partir de l’oncle et de la maison, la narratrice retrace par touches l’histoire familiale et convoque toute une galerie de personnages, tantôt spectres du passé, tantôt présences réelles. Au fur et à mesure des pièces et des objets, émergent ainsi une grand-mère vaguement effrayante, un grand-père peintre de femmes nues sur fond de plage, une mère, sœur de l’oncle en question, un peu dépassée par son frère et par ses chats, malades de la thyroïde, et même un druide mort.
Douée d’un sens de l’observation extraordinaire, Rebecca Gisler prend visiblement plaisir à composer ses personnages et à donner des proportions mythologiques à des scènes de la vie quotidienne, en se servant brillamment du rythme et en dotant ses phrases d’une véritable dramaturgie interne. Elle nous gratifie ainsi notamment d’une périlleuse scène d’alpinisme d’intérieur, et d’un poivrage d’omelette élevé au rang de rituel. L’auteure n’épargne pas ses personnages, que les défauts physiques, les habitudes agaçantes et les névroses ne rendent que plus sympathiques. Elle n’hésite d’ailleurs pas à réserver le même traitement à sa narratrice, alter ego fictionnel qui partage nombre de ses caractéristiques et de ses éléments biographiques, et qui fait face à la vie en compensant une sensibilité exacerbée avec un recul amusé. Rebecca Gisler parvient avec talent à mettre en scène la position ambigüe de sa narratrice, et sa tentative de réconcilier deux regards, deux rôles : celui de l’enfant, de la nièce amusée, admirative et insouciante, et celui de l’adulte, soudainement responsable d’un oncle fragile et dépendant.
D’emblée, à travers une mémorable scène d’ouverture revisitant la descente d’Alice dans le terrier, le récit nous plonge dans un monde à la temporalité flottante, où la réalité prend parfois des accents oniriques, non pas pour y échapper, mais pour faire face avec courage et dignité à la triste banalité d’un corps qui vieillit, qui se délite, à un oncle plus mal en point et plus dépendant qu’on ne le croyait. La fiction devient ainsi un espace où l’oncle peut devenir un mythe, où il peut rester ce personnage hors norme, préservé par la fiction.
S’il faut absolument lire ce texte, c’est pour la capacité de l’auteure à allier le comique et le tragique, le banal et l’extraordinaire, pour découvrir les « odradeks », le secret des calamars à l’armoricaine et le fonctionnement des pièges à taupe, mais aussi et surtout pour l’écriture de Rebecca Gisler. De mère française mais élevée dans un contexte germanophone, elle aborde sa langue « maternelle » avec une liberté et une créativité réjouissantes. Le français ne supporte pas les longues phrases ? Chez Rebecca Gisler on croirait qu’il est fait pour les effets d’accumulation. Le français ne supporte pas les répétitions ? Dans D’oncle elles deviennent des ressorts indispensables du rythme et de l’effet comique. Il fallait bien une langue sur mesure pour raconter cet oncle singulier, et l’on se réjouit déjà de découvrir la suite de cette œuvre prometteuse, et d’entendre ce texte en lecture.