Intelligence à louer Chroniques 1915-1925
Henri Roorda (1870-1925) est sans doute le meilleur humoriste qu’ait connu la Suisse romande ainsi que son meilleur moraliste.
Malgré une vénérable tradition en la matière, un moraliste n’est pas forcément ennuyeux. La méchanceté s’explique, la bonté se nuance... Ou – car tout comprendre n’est pas tout pardonner du premier coup – selon l’aveu d’ignorance brusque de Joseph de Maistre que Roorda aime citer: «J’ignore ce que peut être un scélérat, mais le coeur d’un honnête homme, c’est affreux.»
En marge de son activité d’enseignant et des nombreux textes qu’il consacra à la question pédagogique, il a publié pendant une dizaine d’années plus de 650 chroniques caustico-édifiantes dans les principaux journaux romands. Parmi celles qui n’ont toujours pas été réimprimées jusqu’ici, cette édition en propose une centaine, donnant autant de points de vue sur l’actualité d’alors que sur l’humanité éternelle (entendez: celle qui s’améliore si lentement qu’elle n’a pas changé depuis qu’on est en âge de l’observer). Il y traite, pêle-mêle, de l’idiotie de 1914-1918 et de l’hypocrisie des moralisateurs durant et après le conflit ; des savants que leur spécialité rend myopes au quotidien ; de la langue de bois politicarde ou marchande et des vanités allant avec ; des raidissements des sentiments d’appartenances, allant des micro-nationalismes au théories mégalo-complotistes ; et bien d’autres de nos travers.
Henri Roorda continue de nous être proche
« Je veux être en 1921 le journaliste sérieux que j’ai été durant l’année 1920. Un homme sérieux ne doit pas prendre au sérieux les choses qui ne sont pas sérieuses. » Axiomes et vérités premières, parfois paradoxales, surgissent à chaque page ou presque d’Intelligence à louer, dont la belle couverture orange vif est illustrée d’une tête d’âne aux très grandes oreilles. Il s’agit d’un recueil de chroniques qu'Henri Roorda rédigea pour les journaux entre 1915 et 1925, choisies et présentées par Jonathan Wenger.
Maître de mathématiques à Lausanne, Henri Roorda (1870-1925) s’est lancé tardivement dans une courte et intense carrière de chroniqueur, « dont l’art consiste à effleurer les questions, à improviser une causerie aussi ingénieuse et intéressante que possible sur n’importe quel sujet », selon la définition d’un de ses contemporains, Alexis de Chambure. Durant les dix dernières années de sa vie, Roorda a donné près de six cents cinquante articles dans les principaux quotidiens romands : la Tribune de Lausanne, la Gazette de Lausanne et la Tribune de Genève. Certains ont été repris en recueil de son vivant dans À prendre ou à laisser (1919), Le Roseau pensotant (1923) et Le Débourrage de crânes est-il possible ? (1924) ; d’autres ont été réédités récemment dans Les Saisons indisciplinées (2013), Ainsi parlait Balthasar (2020) et Intelligence à louer (2021).
Roorda signe ses chroniques « caustico-édifiantes », d'après Jonathan Wenger, du pseudonyme de Balthasar, donnant à son double humoristique le nom du grand roi mythique de Babylone dont il se présente comme le dernier descendant – non sans une touche d’autodérision, de mégalomanie et de prudence. Tout en protégeant sa réputation de professeur, la fictionnalisation de soi lui permet en effet d’avoir les coudées franches pour aborder les sujets qui lui tiennent à cœur, en lien plus ou moins direct avec l’actualité : la guerre, dont il a horreur, et le pacifisme ; la littérature et la presse ; le travail et l’argent ; la pédagogie et les mathématiques ; le progrès et « cette bonne vieille question sociale ».
Quel que soit le sujet, Rooda jongle avec le premier et le second degré – ce que ne manquent pas de lui reprocher certains lecteurs, irrités par l’ambiguïté de sa posture : « L’autre jour, un lâche anonyme m’a envoyé l’expression de son mépris pour cette raison, dit-il, que je ris de tout “à une époque où les gens charitables ont tant de raisons pour pleurer” », se plaint-il dans la Gazette de Lausanne du 6 janvier 1921. Avec un humour teinté de bienveillance, de bon sens et de provocation, il se désole du fonctionnement de la société et constate l’imperfectibilité du genre humain – dont il ne se désolidarise pas pour autant.
Très jeune, Henri Roorda a été introduit par son père, lui-même réformiste, dans le cercle d’Élisée Reclus, à Clarens ; le célèbre penseur anarchiste, auteur de la Nouvelle Géographie universelle, a eu une influence décisive sur sa formation intellectuelle. Pendant ses études, il a fréquenté les anarchistes de Genève, dont Jacques Gross, Amédée Dunois, Nieuwenhuis père et fils. Son militantisme s’est fait plus discret après sa nomination à l’école supérieure de jeunes filles de Villamont, prêt toutefois à ressurgir au détour d’une chronique ! Ainsi, dans « Le pain gratuit », Roorda s’enthousiasme pour les idées de Victor Barrucand, écrivain et journaliste libertaire qui avait lancé en France, en 1895, une campagne nationale en faveur du pain gratuit pour tous :
Ce système concilie tout. D’une part, il satisfait notre besoin de fraternité. Un homme qui a faim est pareil à une bête qui cherche sa pâture. Il n’est pas un représentant de “l’Humanité”. D’autre part, la réforme proposée par Barrucand maintient l’indispensable inégalité entre les individus. Mais cette inégalité commencera “à partir du pain”. Les orgueilleux, s’ils le veulent, pourront, du matin au soir, dans leurs taudis, cultiver leur génie ou contempler leur nombril. Les autres, ceux qui auront besoin d’argent, pourront, comme aujourd’hui, prostituer leur science ou leurs talents. Car, comme aujourd’hui, il faudra beaucoup travailler (à partir de dix heures du matin), pour se procurer le beurre, la viande, le vin, les belles étoffes et le reste, et pour mériter l’amour des belles femmes.
Et Roorda de conclure ironiquement, sans doute par crainte de la réaction des abonnés de la Tribune de Lausanne, où son article est publié le 7 juillet 1918 : « Barrucand n’était peut-être, après tout, qu’un dangereux utopiste. »
Alors que ses convictions libertaires et anarchistes quasi ataviques le prédisposaient plutôt au pamphlet, genre dans lequel il s’est illustré avec Le Pédagogue n’aime pas les enfants (1917), Roorda se révèle véritablement dans la chronique qui, née avec la presse périodique et la vie urbaine, est bien établie dans les journaux français depuis le milieu du XIXe siècle. À l’échelle locale, il en renouvelle la poétique par son goût de l’apologue et du paradoxe, par son sens de la formule ainsi que par sa manie du jeu de mots, notamment du calembour (auquel il consacre « Réponse à un chirurgien » dans la Gazette de Lausanne du 13 juillet 1922) : « Le Soleil n’a rien à craindre du rire des humains. Qui s’y frotte s’y tropique. »
Roorda théâtralise habilement ses articles en dialoguant parfois avec des interlocuteurs imaginaires et bavards : le cousin Maxime et l’oncle Matthieu, l’ami Philippe, son double, qui est comme lui porté sur la spéculation philosophique et comme lui malheureux en ménage. La chronique se construit sur le modèle de la causerie à bâtons rompus : pour vérifier la pertinence ou au contraire l’indigence de son point de vue, Roorda le confronte non pas à la doxa mondaine ou érudite, mais à la doxa populaire.
Parfois aussi, Roorda croise le fer avec des lecteurs anonymes mais bien réels, ceux-là, dont il relaie, mi-agacé, mi-amusé, les critiques souvent virulentes, par exemple dans « à propos d’une statistique » (Gazette de Lausanne du 9 février 1922) :
Un grincheux m’envoie l’expression de son ânimosité (sic) pour cette raison que ma doctrine (dit-il) manque totalement d’unité. Qu’il le sache : cette diversité s’explique par le fait que je m’adresse tantôt à certains lecteurs, tantôt à d’autres. Dans un salon, on ne doit pas causer toujours, et exclusivement, à la même personne.
Son plaidoyer pour la diversité, réitéré de loin en loin, amène Roorda à réfuter sans le savoir l’accusation, volontiers portée contre le chroniqueur, de complicité de classe avec son lecteur. Il peut en effet se targuer de tour à tour séduire et irriter le public aisé et cultivé de la Gazette de Lausanne et celui, plus populaire et moins savant, de la Tribune de Lausanne ou de la Tribune de Genève.
À saluer donc la parution d’Intelligence à louer (qu’on se le dise !) aux éditions de la Baconnière, « envers, en prose et contre tout », pour reprendre une formule de Roorda. On aurait apprécié une annotation, même légère, qui aurait permis de restituer le climat historique et socio-politique de Lausanne dans le premier quart du XXe siècle – même si, comme le relève Jonathan Wenger, « bien que ses textes aient désormais près d’un siècle, Henri Roorda continue de nous être proche ».