Les Seules

(Claire Genoux, Les Seules, Editions Unes)

Rezension

von Claudine Gaetzi
Publiziert am 15.11.2021

Dans son dernier recueil de poèmes Les Seules, Claire Genoux recourt à une langue brisée : enjambements et espaces blancs morcèlent les phrases et parfois les mots eux-mêmes. Pas de ponctuation, sinon quelques parenthèses, et surtout des tirets qui n’introduisent pas des répliques ni ne signalent des inserts et qui dès lors semblent avoir une fonction rythmique plutôt que syntaxique. Des majuscules signalent parfois le début d’une phrase ou, plus souvent, elles donnent une importance particulière à un nom ou un verbe, et, comme les tirets, elles changent la cadence, la tonalité, de la phrase.

« ILS NOUS BRISENT » est le titre du premier poème, et aussi son début ; le choix de mettre la première phrase de chaque poème en petites capitales participe du morcèlement de la langue. On se trouve dans un univers dominé par la violence, la thématique et la mise en forme en témoignent. Dans la première partie, de nombreux éléments font penser aux camps de concentration du régime nazi : le manque de nourriture, les travaux pénibles, le froid, les maltraitances, les clôtures, les baraques, les habits à rayures, les coups de feu, les chiens et des expressions en allemand, comme « schnell schneller », « schnell weiter », « schweigen ». Les sévices sont infligés par des hommes, désignés par le pronom ils ; des femmes la subissent, ce sont elles qui ont la parole, elles s’expriment en employant les pronoms nous et on. Cette dichotomie entre masculin et féminin est frappante, voire choquante.

Les frontières entre corps et esprits, ainsi qu’entre vie et mort, sont transgressées. Difficile de définir dans quelle réalité se trouvent les femmes qui parlent : elles ont faim et sont glacées, comme si elles étaient des êtres de chair, mais elles se disent aussi comme ayant été dépossédées de leur dimension biologique : « C’était avant qu’ils / nous retirent / les corps / qu’ils nous les / coupent ». Sans doute une réalité fantasmatique, car suite à la mort de « la Mère », elles paraissent pénétrer dans une autre dimension, où réminiscences historiques tragiques se mêlent à la douleur du deuil.

Ce chagrin, comme l’annonce le titre quelque peu paradoxal du recueil, doit être affrontée en solitaire, tout en étant plusieurs :

On a le sentiment que « quand on enlève / une mère », l’ordre du monde se défait, l’enfance remonte, tandis que les fantômes du passé s’empressent de rendre le présent inhabitable. Les corps vivants ne sont plus que souffrance, quand ils ne sont pas anéantis. Et peut-être que les femmes, dans ces poèmes de Claire Genoux, sont elles-mêmes des revenantes, puisqu’elles affirment :

À plusieurs reprises, « la Mère » est orthographiée avec une majuscule, comme si ce n’était pas une mère qui était morte, laissant ses filles orphelines, mais la personnification de toutes les mères. Comme si toutes les formes de puissance et de protection maternelles avaient soudainement disparu, laissant champ libre à une brutalité masculine.
Se heurter à une douleur immense, ou être confronté à une horreur extrême, font mesurer les insuffisances de la langue. Claire Genoux pense que « seule la forme poétique est capable de prendre en charge l'indicible » (entretien avec Jean-Marie Félix, 01.04.2021, QWERTZ). Se mesurant à ce qu’elle ne saurait dire dans une langue conventionnelle, elle crée une langue morcelée, entretissée de métaphores puissantes, une langue brûlante et glaçante qui rend parfaitement compte du chagrin et du désarroi qu’on éprouve lors d’un décès. Mais, étrangement, de manière déroutante, peut-être dans la perspective de donner une dimension universelle à un drame singulier, ses poèmes évoquant le deuil d’une mère sont contaminés par la souffrance des prisonnières des camps de concentration.

Le recueil Les Seules possède une forte dimension narrative. Sa seconde partie apparaît comme la suite de la première. On assiste à un renversement, les hommes désormais offrent du réconfort, ils suscitent du désir, donnent du plaisir – s’ils vainquent les « résistances habituelles » –, et surtout ils peuvent amener les femmes à enfanter.

Le premier poème de cette seconde section est d’une tendresse et d’un érotisme subtil :

Cependant subsistent des traces de l’univers concentrationnaire, ainsi que la dichotomie entre féminin et masculin : elles descendent d’un camion, elles portent des marques de fouet, ont les bras tatoués de numéros, ils hurlent « de prendre place contre la tôle », elles deviennent des cibles. Entre violence et douceur, entre soulagement et désarroi, avec des images érotiques originales, les corps entrent en relation, comme si après la mort de la Mère, la vie pouvait reprendre cours, dans une atmosphère encore trouble et perturbée, qui va cependant aller malgré tout vers un apaisement.

Le changement s’opère à partir du poème « CET HOMME ». Pour la première fois, un être masculin est montré dans sa vulnérabilité : il pleure, « des blessures se divisent sous sa peau », et le nous exprime le désir de lui offrir abri, nourriture, « ventre au féminin », doigts, afin de l’émouvoir, avec humanité.

Dans les poèmes suivants apparaissent des enfants, « des bébés trapus », des « joues bouffies », des « bouches roses », et aussi de la brioche et des cafés, des rideaux tirés, des chambres, les lumières électriques de Noël, des villas individuelles, des automobiles. Il semble les femmes qui s’expriment en recourant au pronom nous peuvent dorénavant entrevoir une vie autre, retrouver un quotidien apaisé, une forme de normalité. Alors que, malgré tout, leurs émotions demeurent troubles, leurs angoisses perceptibles, que ce soit face à la vulnérabilité des enfants, à la charge qu’ils représentent, ou face à la mort. Elles entretiennent avec les hommes des relations qui sont davantage érotiques qu’amoureuses.

Le dernier poème du recueil remet drastiquement – et énigmatiquement – en question le sentiment qu’après vécu un deuil et subi des maltraitances, il serait possible pour ces femmes de redevenir sereinement vivantes : 

Vouloir exprimer l’indicible implique de se confronter à un paradoxe. Comment dire ce qui ne peut être mis en mots ? Avec sa dimension charnelle et sensuelle, Les Seules est un recueil émouvant et perturbant, qui me semble pouvoir être lu et compris de différentes façons, selon les éléments auxquels on s’attache à attribuer du sens. Les thèmes de l’amour, de la haine, de la maternité, de la filiation, du désir érotique, du travail, de l’effort, de la douleur, du chagrin et de la compassion sont agencés de telle sorte que l’interprétation est toujours ouverte. Peut-être est-ce un reflet de ce qu’on ressent face à l’indicible – le sens échappe, il faut sans cesse le ressaisir, le retisser avec d’autres éléments, pour lui conférer une impossible clarté ?