Les Printemps sauvages

Après une enfance solitaire au bord d’une mare en compagnie des oiseaux, la narratrice, à peine adolescente, part main dans la main avec sa mère à la recherche de son frère inconnu. Ensemble, elles passeront quatre années à vagabonder sur les chemins, à dormir dans les champs et les forêts, à travailler dans les fermes ou les usines. Quand la fille découvre l’amour, il est temps pour sa mère et elle de s’éloigner l’une de l’autre, une séparation aussi libératrice que douloureuse.
Les Printemps sauvages raconte de manière puissante la nature et la surprise du sexe. Odeurs, matières, couleurs, tous les sens sont aux aguets pour saisir la beauté du monde. Et sa fragilité : il y a urgence à inventer de nouveaux rapports au vivant.

(Descriptif du livre, Editions Zoé)

Oser l'ensauvagement

von Stéfanie Brändly
Publiziert am 21.06.2021

Les Printemps sauvages commence comme un roman de formation, doublé d’une fable écologique. Il évoque la fin d’une enfance solitaire mais heureuse, hors du temps, dans une maison au bord d’un lac. L’héroïne y vit seule avec sa mère, souvent absente, et passe ses journées à arpenter son territoire, à courir avec les chiens, à nager nue dans « son » lac, à se laisser sécher au soleil. Jusqu’au grand départ, annoncé un jour par la mère. Commence alors un voyage initiatique à pied, sans but, à travers les champs et les bois, à se nourrir de ce que la nature leur prodigue, exposées aux éléments, « engagées dans le monde ». Cet engagement résolu dans le monde passe par les sens, par une présence de tout instant à la nature qui les entoure, et, pour l’héroïne, à son propre corps en transformation.

Je me sentais.
Debout dans le soir les pieds sur la glaise je me sentais.
Je me sentais fraîche.
Debout et écoutant couler le ruisseau je me sentais pointe de flèche.
Je sentais l’odeur du ruisseau mélange de feuilles pourries, d’iris et d’argile grise.
Je laissais cette odeur emballer mes sens.
Debout près de l’eau je me sentais sérieuse.

Au contact du monde sauvage, des éléments, le corps et l’esprit s’affirment, mère et fille se retrouvent, apprennent à se connaître en voyageant ensemble, puis se séparent. L’héroïne découvre Locla-Yom, une île à la végétation foisonnante, qu’elle parcourt avec son amante et dont elles établissent ensemble leur propre toponymie intime et secrète. Comme au bord de son lac, puis pendant son périple à travers champs et forêts, elle semble mue par l’urgence de nommer chaque plante, chaque pierre, chaque insecte et chaque lieu, d’en faire l’inventaire précis, comme pour en raviver le souvenir, et les faire exister à sa propre conscience, mais aussi à celle des lecteurs et lectrices.

Le récit de l’héroïne, rédigé à la première personne, se présente en effet dès le début du texte comme une réaction. Il s’érige contre une autre voix, sorte de prophétie inquiétante, annonçant la fin et l’oubli inéluctable de toute chose.

Personne ne se souviendra plus de nos morsures, de nos jeux dans le noir, de nos pleurs.
Rien ne reste. Tout passe. Ne crois pas qu’une seule trace restera. Seuls cendres et sable. Silence. Le souvenir est une ronde et la ronde serpente et puis se perd, comme il est naturel de se perdre dans l’eau des lacs.

En interrompant le récit de ces avertissements, Douna Loup brouille d’emblée les pistes, et transforme le roman de formation en manifeste, en esquisse de réponse à une fin annoncée, qui ne saurait être évitée autrement que par une transformation radicale de notre rapport au monde et aux autres. Au fil des chapitres, ce glissement se fait de plus en plus présent. Avec le départ de l’île enchantée de Locla-Yom et l’arrivée dans la grande ville, on passe ainsi du registre de la fable, de la communion presque magique avec la nature, à un registre proche de l’essai, marqué par le vocabulaire militant, et par la découverte, par la narratrice, de formes alternatives d’organisation sociale et des textes théoriques qui s’y rapportent. Cette rupture renvoie à une étape dans le parcours de l’héroïne, qui cherche à transformer sa quête d’émancipation intime en émancipation collective, mais semble également répondre à une forme de revendication esthétique de la part de l’auteure. En s’affranchissant des frontières entre essai et fiction, entre prose poétique et concepts sociologiques, Douna Loup applique à son texte l’ensauvagement qu’elle revendique. Elle va ainsi jusqu’à citer divers auteurs clé de la pensée anarchiste, à insérer une note de bas de page, et une « bibliographie sauvage » en fin d’ouvrage, tout en les faisant se côtoyer, avec la prose poétique flamboyante d’un dernier chapitre d’une grande beauté qui résonne encore longtemps après la lecture.

Lire Les Printemps sauvages, c’est donc pénétrer dans un monde de forêts, d’herbes hautes et de friches, c’est faire l’expérience d’un rapport au monde sensuel et sauvage, intime et intimidant, c’est s’irriter parfois de la sensualité foisonnante de la langue, de tout ce qui craque et ce qu’on croque, de l’omniprésence du plantain, de la mélisse et de la menthe pouliot, et de la candeur de la jeune narratrice qui cherche à repenser le monde. Mais c’est aussi être emporté par une écriture rythmée, rouler dans les vagues de l’île de Locla-yom, et être tenté de renouer à son tour avec ce rapport au monde immédiat, sensuel. C’est accepter de se faire bousculer par l’ensauvagement du texte lui-même, de s’y confronter, de suivre des ébauches et des pistes d’idées et de s’interroger. C’est enfin s’exposer à une proposition, celle d’une révolution intime et sociétale, dont la douceur et la joie n’atténuent pas la radicalité.